Motörhead

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Être roadie relève davantage du sacerdoce que de la simple activité professionnelle. Ian Fraser Kilmister, fils de pasteur anglican bon teint le découvre très jeune, lui le fan absolu de The Beatles qui, cependant, pense qu'il « manque » quelque chose aux sonorités des quatre Scarabées dans le vent pour être parfaitement en accord avec l'esprit du rock'n'roll.

Guitariste dans une infinité de groupes sans lendemain (The Saphires, The DeeJays, The Rainmakers...), Ian Kilmister se fait déjà surnommer « Lemmy », un sobriquet qui lui vient de l'expression « lemme a fiver » - soit « file-moi un bifton » - qu'il utilisait alors qu'il était dans la dèche. Il gagne ses premiers émoluments en devenant le roadie d'artistes comme Jimi Hendrix entre deux répétitions dans les caves aux côtés de The Rockin' Vickers, groupe dont il devient le guitariste en 1965, jusqu'à sa dissolution en 1967. Il intègre ensuite brièvement le chanteur et guitariste du groupe de heavy rock psychédélique Sam Gopal, qui laisse en héritage l'unique album culte Escalator (1969).

En 1972, il intègre à la basse et au chant Hawkwind, groupe de rock psychédélique très marqué par la science-fiction, qui adapte dans ses textes l'univers de l'écrivain britannique Michael Moorcock (lequel vient d'ailleurs régulièrement les accompagner sur scène pour les besoins de « Black Blade », un morceau tiré de sa propre saga Elric le nécromancien). Mais « Lemmy » Kilmister a pris quelques sales habitudes et notamment celle de consommer du LSD et des amphétamines en dose industrielle, ce qui l'amène bientôt au clash avec les autres membres d'Hawkwind, qu'il quitte en 1975... emportant avec lui une partie de leur matériel de scène au passage, capital de départ lui permettant de monter sa propre formation en compagnie de Larry Wallis à la guitare et de Lucas Fox à la batterie : Motörhead est né après un accouchement dans la douleur.

À l'instar de nombreux groupes de heavy metal, Motörhead connaît quelques années de rude galère à ses débuts et le groupe vole de concerts devant des salles aux trois quarts vides en bastons avec des spectateurs trop alcoolisés... lorsque ce ne sont carrément pas les musiciens qui sont eux-mêmes trop défoncés pour jouer correctement. Les débuts de la formation sont placés les auspices du célèbre triptyque « sex, drug and rock'n'roll » et Motörhead n'enregistre qu'un seul disque en 1975, lequel met quatre ans avant de sortir.

Cependant, l'attitude de bad boy de « Lemmy » et de sa bande (en évolution constante : Phil « Philthy Animal » Taylor venant remplacer Lucas Fox et « Fast Eddie » Clarke étant recruté comme second guitariste) leur valent d'être qualifiés de « plus mauvais groupe de l'année 1977 » par un magazine spécialisé, ce qui, ironiquement, contribue énormément à susciter l'intérêt du public. Un peu à la manière d'un Ed Wood dont le cinéma ne fut popularisé qu'après avoir été traité de « plus mauvais réalisateur du monde » par la critique, Motörhead décolle grâce à cette popularité ironique, même si Wallis quitte l'aventure au passage, faisant du quatuor un nouveau trio.

Motörhead, enregistré en 1977, est leur premier album. S'il reste très limité artistiquement (du « gros son » sur lequel le bassiste pose sa voix éraillée, puissante et rogomme), le style Motörhead est déjà posé et quelques titres issus de l'album (« Leaving Kids », « Motörhead », « The Train Kept A-Rollin'' ») s'écoulent correctement auprès des fans de hard rock. Moins orienté « fantasy » que beaucoup de groupes de l'époque, Motörhead, plus brut et plus sauvage, tant dans son apparence que dans ses compositions, se rapproche davantage du style punk et touche également cette audience, globalement hostile au hard rock en temps normal (trop de glam, trop de poudre aux yeux).

C'est ensuite Overkill qui paraît en 1979 et permet au groupe de se faire une place sous le soleil du hard rock, car l'album est un tel succès qu'il permet à sa maison de disques de sortir les tout premiers enregistrements de Motörhead dans la foulée sous le titre de On Parole. Bomber, en 1980 place Motörhead au pinacle des plus gros vendeurs de disques dans la catégorie hard rock et Lemmy Kilmister y affine sa technique qui consiste à jouer de la basse comme s'il s'agissait d'une guitare donnant au final un son très « lourd » aux morceaux du groupe, par ailleurs connu pour le volume assourdissant de ses performances scéniques.

Ace of Spades, puis l'immense classique du heavy metal qu'est l'album live No Sleep 'Til Hammersmith, apparu en 1979, mettent la bande à Kilmister au même plan de notoriété que Black Sabbath ou Iron Maiden et le groupe devient une référence incontournable du genre. Cependant, l'entente entre les membres est bancale car « Lemmy », particulièrement lorsqu'il est sous l'emprise de la drogue ou de la boisson, s'avère difficile à vivre et peut même se montrer violent envers ses partenaires. « Fast Eddie » Clarke claque la porte très rapidement et Brian « Robbo » Robertson lui succède à la guitare.

La drogue commence d'ailleurs à représenter un réel problème pour Lemmy Kilmister, qui gobe des amphétamines comme d'autres se gavent de sucreries et arrive de plus en plus régulièrement ivre mort sur scène. Un vice dans lequel il est suivi par Robertson, guitariste intuitif et doué mais dont la mémoire souffre parfois des abus de drogues. À plusieurs reprises, sur scène, ce dernier confond les morceaux qu'il est censé jouer ou décide subitement d'improviser un solo sans rien demander à personne, provoquant de beaux chaos harmoniques avec les autres membres du groupe. En dépit d'un Another Perfect Day plus léché que les précédents opus, mais qui ne plaît guère aux fans (car jugé trop « glam rock » sous l'influence de « Robbo » Robertson). Ce dernier est congédié du groupe en 1984, un coup de bouteille de bière vide sur la tête ayant - selon la légende - fait office de lettre de licenciement.

En remplacement de Brian Robertson, Motörhead s'adjoint les services de deux autres guitaristes, Phil « Wizzo-Zoom » Campbell et Mick « Würzel » Burston et redevient de fait un quatuor, rompant avec les habitudes du passé. Mais si Lemmy Kilmister se tient exceptionnellement tranquille face aux nouveaux arrivants, c'est Taylor, cette fois, qui ne supporte pas les deux guitaristes. Plusieurs séances d'enregistrement tournent au pugilat et le batteur décide de quitter le groupe à son tour pour être remplacé par Peter Gill. Figure emblématique de l'instrument dans le heavy metal, Phil « Philthy Animal » Taylor mourra d'une insuffisance rénale le 11 novembre 2015, à l'âge de 61 ans.

Mais le groupe, et son bassiste en premier lieu, cherche à évoluer et à sortir du carcan « gros son qui tache et qui ne se rattrape pas à la machine ». L'album 1916, qui sort en 1991 voit Motörhead associer les synthétiseurs à ses rythmiques traditionnelles et le groupe se lancer dans la mode du slow lénifiant, ce qui ne plaît guère à son public en dépit de quelques titres bien plus intéressants comme « R.A.M.O.N.E.S. », plus orientés « punk » que le reste de l'album. Cet album marque le début d'une époque plus « molle » pour Motörhead, cédant à la mode des morceaux harmoniques et des slows, comme une grande partie des groupes de metal de l'époque (Metallica ou Guns N' Roses, en particulier), au grand dam des fans. « Philthy Animal » Taylor quitte le groupe en 1992 et Michael Kiriakos Delaoglou (dit « Mikkey Dee ») lui succède à la batterie.

En 1993, l'album Bastards corrige le tir et abandonne définitivement la tentation « glam rock ». Revenu à un metal des plus... heavy, le groupe renoue avec les gigantesques tournées drainant un public toujours fidèle où se mêlent jeunes pogoteurs et headbangers et fans historiques, qui suivent Motörhead depuis ses débuts. De toute façon, l'imagerie lourdaude du hard rock imprègne bien trop le groupe pour qu'un éventuel changement soit désormais possible, à moins de se trahir totalement.

Mick Burston quitte lui aussi Motörhead en 1995 et la formation redevient un trio car Lemmy Kilmister ne souhaite pas remplacer le partant. Sorti l'année suivante, Overnight Sensation renoue avec le style des débuts, bien que les textes soient de plus en plus ciselés, teintés d'humour vachard et de références complexes. Pendant que les fans s'étripent et que les magazines - souvent éphémères - spécialisés dans divers (sous-)genres musicaux se multiplient, Motörhead ne s'en sort pas trop mal, gardant l'image d'un groupe resté intègre. Ce que confirme coup sur coup les albums Eveything Louder Than Everyone Else (1999), puis We Are Motörhead (2000).

Une série de compilations sort également dans les premières années du nouveau millénaire, alors que Lemmy Kilmister, qui connaît ses premiers problèmes de santé, est suivi médicalement pour tous ses excès de jeunesse (alcool, amphétamines, acide lysergique...) et s'avère moins présent sur scène et en studio. Il faut attendre l'année 2002 pour que Hammerhead ne vienne prouver que « l'ancien » est encore en forme et prêt à reprendre le chemin des salles de concert. En 2004, Inferno vient confirmer la bonne santé de Motörhead, même si Lemmy Kilmister est contraint par l'âge et son état de santé de lever le pied sur les substances prohibées et les liquides à bulles qui moussent. Cette même année, il participe au projet (hommage au) metal de Dave Grohl, Probot, posant sa voix sur le motörheadien « Shake Your Blood ».

En 2006, l'album Kiss Of Death est le point de départ d'une nouvelle tournée triomphale, prélude à la sortie de plusieurs compilations et autres enregistrements en public, sortis fort opportunément des placards. Fin août 2008 paraît Motörizer, vingtième album studio du groupe. Lemmy Kilmister et Motörhead apparaissent au fil des années comme de véritables icônes d'un rock métallique supposé pur. Allant jusqu'à verser dans une sorte d'auto-mystique, Motörhead rêve de conquête planétaire avec The World Is Yours (2010).

En 2011, The World Is Ours - Vol, 1 sous-titré Everything Further Than Everyplace Else, rend compte de la précédente tournée triomphale de l'increvable formation. Obligé de reporter une partie de sa tournée de 2013 en raison d'ennuis de santé de plus en plus réguliers de son chanteur, le trio est à nouveau au rendez-vous en octobre avec l'album Aftershock. Deux ans plus tard, en août 2015, le vingt-deuxième enregistrement en studio Bad Magic voit Brian May exécuter le solo de « The Devil » et le groupe faire une reprise de « Sympathy for the Devil » (The Rolling Stones) dans l'édtion bonus. En novembre, le groupe apprend la nouvelle du décès de son ancien batteur, Phil « Philthy Animal » Taylor, rapidement suivie le 28 décembre par celle de son emblématique et charismatique bassiste et chanteur. Ce jour-là, Ian « Lemmy » Kilmister meurt à son domicile de Los Angeles d'un cancer fulgurant, à l'âge de 70 ans. Son décès, après des décennies d'abus en tous genres, signe de manière irrémédiablie la fin de l'aventure Motörhead.

Copyright 2016 Music Story Benjamin D'Alguerre

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