Charles Pasi

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Rudyard Kipling considérait qu'il y avait deux sortes d'hommes: Ceux qui restent chez eux et les autres. Les autres, ce sont ceux qui préfèrent, aux murs frontières, au petit confort qui étouffe le miracle de l'expérience, les espaces encore vierges, les rencontres édifiantes, les promesses tenues.

Charles Pasi est à peine trentenaire. Il est né à Paris, après les derniers combats, les ultimes révolutions. Mère française, père italien, déjà des raisons de regarder plus loin, plus haut, de ne pas se contenter de l'évidence. À la maison, différentes sonorités et cultures se mêlent, on échange, on sait qu'il y a un horizon à dépasser. Charles parle aujourd'hui aussi bien les langues de Molière, Sam Cooke, Garibaldi que Cervantès (“Ma mère veut que je me mette au chinois parce que même si je fais un flop à 100 000 là-bas, c'est déjà énorme” dit-il avant de rire comme un enfant lumineux). Tout gamin, il écoute en boucles une cassette paternelle. Pas n'importe laquelle. Dessus, Otis Redding, Ben E King, Percy Sledge... De l'âme en barre. Il adhère sans attendre, le cœur et les tripes valident le voyage immobile. Il sait sans rien encore s'avouer. La musique est quelque chose qui relève du magique, toujours. On ne sait jamais pourquoi on décide de l'enlacer pour l'éternité mais on sait que c'est indiscutable, définitif. Une femme qu'on ne quittera pas. Les années passent. Charles écoute, entend, apprend, lit beaucoup aussi (le jour où on le rencontre, il tente, sans succès, d'acheter dans une librairie du quartier latin, un ouvrage de Kant). Une période grunge à l'adolescence, l'incandescence des guitares, la fureur électrique et ses soubresauts avec Nirvana, Rage Against The Machine. Et puis NTM, du rap. Et encore Pink Floyd, Neil Young, Ray Charles, Little Walter, Miles Davis, Jimi Hendrix, Sonny Terry, Stevie Wonder, Mozart, Michael Jackson, Etta James, Janis Joplin, Lucio Dalla, Fabrizio De André, tout ce qui pouvait le bouleverser, lui parler, peu importe le style, la langue, la source, sans oublier les musiques de films (Charles est, très jeune déjà, un dévoreur d'images, un amoureux des histoires en mouvement ) avec Rota, Morricone, Herrmann et Dylan... Bob Dylan.

Un jour, il a seize ans, son bus s'arrête devant un magasin de musique. Charles entre, juste pour voir, comme poussé par une main invisible. Il interroge une vendeuse, se renseigne, scrute les différents modèles exposés, avant de ressortir avec un harmonica dans sa poche, le même que Bob Zimmerman, et un petit livret d'initiation. Il est déjà trop tard pour reculer. L'adolescent lambda choisit souvent la guitare, pour imiter ses héros ou séduire une jeune fille le temps d'un été, avant d'abandonner l'instrument dans un grenier sans espoir. Pas Charles. C'est une autre chose qui semble l'habiter. Une chose qui ne s'est pas encore nommée, qui avance dans l'ombre, sûrement. Qui est là. L'harmonica, il apprend à le dompter (“je m'enterre, je ne fais plus que ça” précise-t-il), il se l'approprie, il progresse, il y est, c'est à lui, en lui, pour lui. Dans la foulée, Charles s'inscrit à une chorale de gospel et au conservatoire pour apprendre à déchiffrer ce nouveau langage qui l'envahit chaque jour un peu plus, il se met aussi à la guitare, histoire de pouvoir composer de manière encore plus libre. Boulimie fulgurante. Le bac en poche, et après une tentative avortée en faculté de lettres à la Sorbonne, Charles part une année à la découverte de Rome, le voyage est son oxygène, il a également multiplié les allers-retours aux États-Unis depuis son enfance (“c'est mon pays d'adoption” confie-t-il), il traverse les boulevards parisiens comme les fuseaux horaires avec une soif de vivre et de créer plutôt impressionnante. En Italie, il intègre son premier groupe, les Mood In Black, un groupe de swing, de blues, de rock&roll à l'ancienne, comme harmoniciste. Puis retour à Paris. Il écrit ses premières chansons, seul. Il prend son temps, ce temps indispensable à toute entreprise d'importance. Issu d'une génération obsédée par la vitesse, la superficialité et la technologie, lui préfère, à la manière d'un artisan, apprendre les secrets oubliés, ceux qui permettent de ne pas galvauder son art. De le prolonger. Charles écume les jams, les bars, les clubs, il joue dans des maisons de retraite, devant des accidentés de la route, des handicapés mentaux. Il se blinde, dégaine son harmonica, s'empare du micro, il se trouve. Avant de rencontrer Antoine Holler, un guitariste. Il lui fait écouter ses compositions. Évidence. Ils décident d'autoproduire le premier album de Charles. Il a 22 ans. “Mainly Blue” existe enfin. 2006. La suite relèverait presque du miracle. Charles remporte le Tremplin de Blues Sur Seine, lui offrant la possibilité de se produire dans des festivals.

Le groupe (ils sont désormais quatre à monter sur scène, Charles derrière le micro et son harmonica) reçoit différents prix. Il se produit plusieurs années de suite au Canada, jusqu'au prestigieux festival de jazz de Montréal. Sans label ni réseau, sans complexe, Charles arpente la planète et conquiert les cœurs anonymes. Arrive l'International Blues Challenge de Memphis, compétition musicale internationale, toujours en 2006. Un jury de professionnels sélectionne un disque et un groupe par pays. Les États-Unis, eux, ont le droit d'avoir un représentant par état. Charles Pasi, lui, représentera donc la France. Et se retrouve parmi les cinq finalistes, dernier candidat du monde face aux Américains. Inconnu au bataillon, avec ses petits outils, Charles Pasi séduit. Les médias internationaux l'interrogent, veulent lui parler. La confiance déploie ses ailes. Le bouche à oreilles fait le reste. Les dates tombent, le groupe tourne comme un damné, toujours dans une indépendance totale. Hongrie, Espagne, Chicago, Russie, Japon, Vietnam, Birmanie, Brésil, Angleterre, Pays-Bas, Irlande... Sa musique est une valise idéale, elle aime le blues, la soul, les mélanges spontanés et audacieux, elle refuse de s'enfermer, d'intégrer une famille qui, de toute façon ne sera jamais la sienne vu que cette famille n'existe que dans les têtes de ceux qui ne pensent qu'à étiqueter les choses de la vie pour mieux les affadir. Charles a besoin de plus, il veut non pas reproduire le passé (qu'il connaît à la perfection, passion oblige) mais bel et bien écrire son présent, là, tout de suite, maintenant, avec toutes les émotions, les images (le cinéma, toujours!), les désirs qui sortent de ses entrailles. Quand on le rencontre, on est frappé par son regard presque enfantin, son envie d'être compris et surtout, cette flamme qui a l'air de le brûler de l'intérieur.
2010: Charles a écrit son deuxième album. Les concerts ont explosé tous les compteurs, la route défile, elle donne beaucoup. Believe Recordings, label au départ spécialisé dans le digital, le veut comme première signature. Ses exploits de contrebandier ont allumé des feux. Un tourneur lui tend également la main, Blue Line. “Uncaged” voit le jour en 2011. L'histoire retiendra que sur cet enregistrement à l'identité forte, aux couleurs habitées, aux mélodies racées, aux chansons qui emmènent loin, Archie Shepp a accepté de jouer sur deux titres (“J'étais fan de Attica Blues et de Blasé, deux disques fantastiques, que je connaissais par cœur”). Charles avait envoyé son premier disque à sa femme, manageuse. Sans trop y croire. Archie Shepp dit oui. Archie Shepp vient en studio avec son saxophone. Archie Shepp!

Depuis qu'il joue, Charles Pasi a croisé bien des routes, que ce soit en studio ou sur scène. Celles de Maceo Parker, Ben Harper, Jeff Beck, Jack Johnson, Bertignac, Zaz, Grand Corps Malade, Jean-Louis Aubert, Carla Bruni. Il a collaboré aux bandes originales des films de Louis Garrel, Valeria Bruni Tedeschi. Il a même doublé Kad Merad à l'harmonica dans une scène aujourd'hui culte de Mais Qui A Retué Pamela Rose? Son cv ne l'empêche pas pourtant d'aller toujours de l'avant. Les lauriers, finalement, c'est un bonus appréciable, pas une finalité. Une confirmation que son chemin est le bon. Il est auteur-compositeur-interprète-instrumentiste et ça lui va bien. Ses frontières n'en sont pas, il navigue, il explore, il y va! Résultat, son troisième album, “Sometimes Awake” (titre inspiré par une nouvelle de Faulkner) sera disponible en octobre 2014. Son style a bien sûr évolué, ses morceaux dévoilent encore ce désir de ne pas accepter les codes, de tout transfigurer, que ce soit le blues, la soul, la musique afro-américaine, la classique. Charles expérimente, tente des choses qui, finalement, lui ressemblent: enlevées, profondes, sensuelles, libres. Avec toujours cette inspiration génératrice d'images, qui secoue les clichés. “Quand je compose, c'est très visuel. Ma musique, c'est un peu la bande originale de ma vie. Un peu comme un journal intime, celui que je n'ai jamais écrit.” C'est tout à fait ça. Quand on l'écoute, on devine que sa musique doit beaucoup aussi à la littérature et au cinéma. En entendant “Sometimes Awake”, si l'on ferme les yeux, on voit! Des hommes, des histoires, des sentiments, des rythmes, tout s'incarne, tout respire. Ce troisième disque marque un autre tournant dans sa carrière: Charles a travaillé pour la première fois avec un réalisateur, Jean-Philippe Verdin (mieux connu sous le nom de Readymade FC quand il enregistre sa propre musique, électronique). “Je l'ai choisi pour ses influences très larges, qui vont du jazz à la musique minimaliste. Et parce qu'il a compris ce que je voulais. Par exemple, sur cet album, il y a du sampling. Je voulais ça mais je voulais que ce soit incorporé intelligemment. Pas jouer les modernes pour jouer les modernes (sourire). Ces samples sont musicaux, ils cohabitent avec des cordes. C'est presque néo-baroque, avec toutes mes influences et les arrangements sont plus riches. Il y a aussi des cuivres... Je l'ai vraiment pensé comme un film, ce disque.” Mais quel film alors? La réponse ne tarde pas: “Je pense que ça serait un film un peu schizophrénique où l'on passerait des rires aux larmes, de la légèreté à des thèmes plus sérieux qui ont pu me toucher.” Un disque de vie en somme. Une vie loin des tumultes idiots, des précipitations, des aveuglements, des raccourcis trompeurs. Charles Pasi aime rêver, dormir, écrire dans son lit, prendre son temps, faire et refaire encore, c'est un nostalgique d'un temps qu'il n'a pas connu, c'est d'ailleurs peut-être pour ça que ses chansons génèrent un tel caractère onirique, cette magie palpable, présente, déterminante. Charles n'a peut-être connu ni la Renaissance, ni les années soixante ni le futur mais il sait qu'il avance sur la même ligne temporelle, que le temps, pour ceux qui sont sensibles au beau et au sublime, peut se contracter. Il est au cœur d'un monde qui n'appartient qu'à lui et que n'importe quelle personne encore capable de s'émouvoir peut décider de rejoindre. Il poursuit sa quête, celle de l'inconnu au bout du chemin. Là où tout reste possible.

Le monde lui appartient.
Concert parisien à la Cigale le 12 novembre prochain.

Top Tracks

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Writer: Jimmy Van Heusen - Johnny Burke / Composers: Jimmy Van Heusen - Johnny Burke
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Writer: Charles Pasi / Composers: Charles Pasi
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Writer: Charles Pasi / Composers: Charles Pasi / Other contributors: D.R
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Writer: Charles Pasi / Composers: Charles Pasi / Other contributors: D.R
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Writer: Charles Pasi / Composers: Charles Pasi / Other contributors: D.R
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Writer: Charles Pasi / Composers: Charles Pasi / Other contributors: D.R
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Writer: Charles Pasi / Composers: Archie Shepp / Other contributors: D.R
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