Un immeuble noir, froid, pas âme qui vive, et au milieu, une lumière dans la nuit, un balcon qui rougeoie. La pochette de Temps réel n’emprunte pas seulement à l’ambiance de fin du monde qui a enveloppé notre quotidien ces derniers mois : elle épouse l’univers d’Arm à la perfection. Ça fait longtemps que le rappeur apprivoise la noirceur et la solitude urbaine. “Car c’est ma ville, la sombre et la vile”, disait-il sur son premier album en 2004 avec le projet Psykick Lyrikah (Des lumières sous la pluie).
Dix-sept ans plus tard, les six titres de son nouvel ep - son quatrième projet sous le nom de Arm, depuis Psaumes en 2016 – creusent le même sillon dystopique, en poussant les curseurs du rap à fond.
Comme un retour aux sources, après des incursions dans le rock (avec le guitariste Olivier Mellano, son acolyte régulier, Dominique A ou encore Laetitia Sheriff) et un style plus chantonné (“Deux”, sur son dernier album, Codé).
Le beatmaker Sçlé n’y est pas pour rien. Ce personnage de l’ombre, dont Arm ne connaît lui-même pas le visage (la rencontre s’est faite sur Soundcloud), avait déjà produit Oneiro et Assaut, les deux titres les plus explosifs de Codé. Sur Temps réel, il a assuré tout le beatmaking, fournissant un écrin de velours à la voix et aux textes crépusculaires d’Arm - plutôt habitué à tout faire en solo (là encore, l’écriture, la maquette et la prise de voix sont de lui).
Le résultat, Temps réel, est un instantané de l’époque, mais en négatif. Il adopte son esthétique : l’autotune, les rythmes trap ou drill, les synthés. Mais n’attendez pas d’Arm qu’il se fonde dans le moule pour autant. L’homme ne supporte pas les carcans. Le titre introductif, L'épice (référence à la drogue dans Dune, le roman culte de Frank Herbert), taille en pièces la subordination des artistes au succès le plus bassement quantitatif. Arm préfère la régularité des lames de fond (un succès d’estime qu’il a depuis longtemps gagné) à l’écume des charts et des “vues”.
Dans la zone autonome où il se situe, ce rappeur inclassable a une famille de papier qui ne le quitte pas : on croise pêle-mêle, dans les road-trip nocturnes de Temps réel (dont Ouais Ouais et Ciel rouge, des sommets du genre), les écrivains George Orwell, Cormac McCarthy, Jack London ou encore le mangaka Satoshi Kon.
En dix-sept ans, Arm a noirci les routes du hip-hop. Sa carte est aussi sombre qu’un tableau de Pierre Soulages - elle en a aussi les reliefs. Temps réel en est l’ultime couche de vernis. Arm clôt avec cet ep un cycle hip-hop : “J’ai l'œil sur la carte, on va changer de cap”, annonce-t-il sur “Code source”. Dernier campement au milieu du chaos, avant la prochaine étape.