Il y a Grise, comme une bruine, une pluie battant le carreau. Grise comme grisée, comme ivre d’un automne qui s’écoule près du feu. Grise a la brume et la chaleur vives ; elle se teinte de rose ou se charge de bleu.
Ses textes bouillonnent, foisonnent dans l’ordinateur et débordent des petits carnets ; ils pleuvent en averses éparses, se dispersent en ruisseaux qui glissent et slaloment sur la pente. Et pour les accueillir, il y a Cornac, comme le soigneur, le guide : la musique de Cornac s’essaie, s’ajuste, rature, traverse les tons, les genres pour assembler les fragments, ancrer la poésie et faire jaillir la chanson.
Grise Cornac : le duo semble indéfectible et naît pourtant de la percussion d’univers bien déliés. Il s’est construit à mesure des expérimentations individuelles et des télescopages. Les morceaux prennent forme à la lisière des mondes. Tantôt intimistes, tantôt électro, chaque chanson de l’album Premier Ciel est la version choisie entre mille possibles. Le travail, c’est cela : le texte lâché sur la musique se structure au contact d’arrangements en ébullition. Cet album a connu des variantes ; il a été porté par des nuits sans sommeil, à écumer les gestes jusqu’à ce que la joie l’emporte sur la quête.
Les deux artistes sont mus par des nécessités qui continuent d’agir, en-deçà des morceaux. Des urgences, des obsessions filent leurs trajectoires.
Grise, ou Aurélie, est chanteuse et poète : elle porte l’oreille aux mots qui la traversent, aux questions inlassables qui motivent l’écriture. « Premier ciel », la chanson éponyme qui ouvre le bal, est une clameur lancée de concerts en concerts, qui pour la première fois se fixe enregistrée : dans ces quelques mots, elle rappelle à l’origine tous les humains du monde, rassemblés sous le même battement intra-utérin. « Slalom » fait entendre son vertige entêtant de la page blanche, page de vie et d’écriture, et l’étourdissement de recommencer, encore, à glisser sur la piste, à écrire, éprouver, dessiner dans le chaos des arcs cotonneux.
La nécessité de ce nouvel album est cependant arrivée avec « Nuage » : pour Aurélie, l’évocation poétique cherche à combler la lacune des mots, l’insuffisance du langage quand il s’agit d’aimer. La musique, alors, s’ouvre comme l’espace qui admet ce que la parole manque. Pour Quentin, musicien et compositeur, cette chanson donne chair à une suite d’accords qui l’habite sans cesse. Car le Cornac lui aussi a ses feux : « J’ai l’âge de la Lune » aboutit ses premiers accords autodidactes sur violoncelle, il y a dix ans. Le solo de piano y est le fruit d’une recherche inflexible. Le morceau « Cerisier », quant à lui, est né de la rêverie soudaine d’un jardin de son enfance, un songe apparu pendant la composition. Et c’est lui qui la chante, alors, comme une comptine, parenthèse suspendue dans cet album haut en couleurs.
Le duo fait vaciller la pérennité des genres, et se loge bien souvent au cœur des contrastes. « Sexe Faune Flore » détonne comme une bombe électro et nous conduit dans les abysses, loin des hommes, pour faire entendre le coït délirant d’une nature hallucinée. Les contrastes font également la matière des clips. La mélancolie de « Tu perds mon temps » se heurte à la félicité d’une fête foraine. La douceur de « Mon amour » s’illustre dans l’orage d’un braquage.
**PREMIER CIEL verra le jour à l’automne 2025, il allie authenticité et folle créativité. À la croisée de ces deux précédents opus, Grise Cornac nous captive de surprise intimiste en surprise électronique, et il est difficile de ne pas écouter le track suivant. Ils prennent des libertés, jouent de notre curiosité et peu importe où ils nous transportent, nous nous nous laissons emmener.**
*Lili Nyssen*