Du lundi au samedi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'État ou rebelle, footballeur ou avocate... Le grand invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.
En Éthiopie, c'est un Premier ministre chef de guerre qui a été reconduit à son poste, lundi, par le Parlement d'Addis-Abeba. En effet, depuis deux semaines, Abiy Ahmed affronte une alliance de sept groupes armés rebelles, qui compte dans ses rangs le redoutable Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF. Et pour ne rien arranger, le Premier ministre éthiopien est à présent en conflit ouvert également avec son voisin du Nord, l'Érythrée. Abiy Ahmed a-t-il quand même des cartes en main ? René Lefort est chercheur indépendant et spécialiste de la Corne de l'Afrique. Il répond à Christophe Boisbouvier. RFI : est-ce que les sept groupes armés qui se sont alliés contre le pouvoir central vous paraissent en mesure de renverser le régime du Premier ministre Abiy Ahmed ? René Lefort : écoutez ces sept groupes armés, on ne sait pas exactement quel est le degré et l'avancement de leur alliance. Les trois principaux étant évidemment les rebelles du Tigré, les rebelles de la région Amhara, les Fano, et les rebelles de la région Oromo, l'Armée de Libération Oromia. Alors ce qui est très important, c'est que le grand mouvement d'opposition oromo, le Front de libération Oromo, a désavoué cette alliance. Ce qui fait donc que pour l'Armée de Libération Oromia, la position de la population va être un facteur important. En tous les cas, ce qu'on a constaté et qui, je crois quand même a pas mal surpris, c'est que depuis le début de la guerre, seuls les Tigréens sont intervenus de façon significative. Alors, de 2020 à 2022, il y a déjà eu un conflit meurtrier entre les rebelles tigréens du Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, et le pouvoir central, on estime que la totalité des massacres ont causé la mort de 600 mille personnes, à l'époque, c'est le pouvoir central qui a gagné avec l'aide de son voisin érythréen. Mais cette fois ci, l'Érythrée a changé de camp. Elle soutient les rebelles tigréens. Est-ce que cela ne peut pas changer la donne ? D'abord, en 2022, quand l'accord a été conclu, l'accord de Pretoria, on ne peut pas dire que c'était une victoire de l’armée confédérale. C'était un match nul parce que d'un côté, le confédéral qui voulait éliminer le Front populaire de libération du Tigré n'a pas réussi à l'éliminer. Il a conclu l'accord avec lui. Et de l'autre côté, le Front populaire de libération du Tigré, qui voulait avoir la peau d’Addis Abeba, ne l'a pas eue. Donc en fait, on a arrêté les combats. Mais dans les accords de Pretoria, l'Érythrée n'était pas convoquée. Elle a été furieuse parce qu'elle a estimé que le travail n'était pas fini, qu'il aurait fallu aller plus loin et éliminer le Front populaire de libération du Tigré. Et de fil en aiguille, ils ont complètement renversé l'alliance. Est-ce que ça va changer la donne ? Jusqu'à maintenant en tous les cas, les Érythréens ont certainement fourni au FPLT de l'aide militaire. Est ce qu’ils ont aussi directement participé au combat, ça se dit mais ça n'est pas prouvé. D'après les informations que j'ai eues hier matin, qui viennent de certaines personnes du terrain, donc ça n'a absolument pas valeur de preuve, les troupes érythréennes seraient entrées dans le nord du Tigré, dans la région de Adigrat, la grande ville du Nord, avec des divisions mécanisées. Pourquoi est-ce qu’aujourd'hui, l'Érythrée est rentrée ou serait-elle rentrée au Tigré ? L'avenir le dira. Oui parce que vous constatez que, pour l'instant, avec la prise de Mekele, c'est le pouvoir central d'Addis-Abeba qui a le dessus ? Alors il y a deux points très importants. D'abord, le pouvoir central a écrasé littéralement la rébellion tigréenne dans une guerre conventionnelle. Là-dessus, les Tigréens disent : Oui mais vous savez, nous, défendre Mekele qui risque d'être bombardé, ce n’est pas possible, on s'en va et on va se lancer dans ce qu'on appelle une guerre mobile, c'est-à-dire monter une guérilla au Tigré. Seulement, le grand problème, c'est que pour monter une guérilla, il faut avoir un soutien populaire. Or, la population, elle, est totalement épuisée parce qu'elle a souffert incroyablement du blocus imposé par Addis-Abeba. Pas d'essence, pas de transfert bancaire, pas de paiement des salaires, pas de médicaments. Enfin vraiment une situation dramatique. Il y a aujourd'hui 3,9 millions de Tigréens qui sont dans un besoin d'une aide d'urgence alimentaire. C'est le premier point. Le deuxième point, c'est que le Front populaire de libération du Tigré est complètement discrédité. Il est miné par des conflits internes. Rien ne prouve que le TPLF trouvera l'appui, la mobilisation populaire sans laquelle aucune guérilla ne peut exister. Alors, ce 4 octobre, à El-Alamein, en Égypte, se sont rencontrés les chefs d'État de l'Égypte, du Soudan, de l'Érythrée, de la Somalie. Est ce qu'on peut parler d'une nouvelle alliance pour encercler l’Éthiopie ? Ce n'est pas une nouvelle alliance. C'est un pas supplémentaire dans une alliance. L’Égypte parce qu’il y a la fameuse histoire du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu. Bon, le Soudan, parce que tout simplement, il y a des troupes tigréennes qui ont pris le parti du général Abdel Fattah al-Burhan et qui ont combattu le général Mohamed Hamdan Dogolo alias Hemedti. Et du coup, les Éthiopiens ont appuyé Hemedti contre al-Burhan. Bref, cette alliance est basée sur le fait que l'ennemi de mon ennemi est mon ami. A quel degré de force est-elle parvenu ? On ne le sait pas. En tous les cas, ce qui est sûr, c'est que l'Égypte est vraiment très très engagée aux côtés de l'Érythrée et que ça pourrait peser dans l'équilibre militaire. Parce que l'Égypte, évidemment, a des moyens militaires très importants par rapport à ses voisins de la région. Et de son côté, quel soutien peut avoir l'Éthiopie ? Elle a un grand soutien. Ce sont les Émirats Arabes Unis qui lui ont permis de gagner la guerre en 2022, en lui envoyant en catastrophe des drones, et qui continuent à lui fournir du matériel et de l'armement. Et donc pour l'Éthiopie, c'est vraiment l'allié privilégié. À lire aussiÉthiopie: regain de tension au Tigré, les réfugiés affluent dans les camps de déplacés
06/10/2026 • 05:59
Notre grand invité Afrique ce matin est Djirèye Clotilde Coly, ministre sénégalaise de la Jeunesse et des Sports, de passage à Paris où elle est venue pour une rencontre au siège de l'Unesco afin de promouvoir les JOJ de Dakar 2026. Ces Jeux olympiques de la Jeunesse seront le tout premier événement olympique de l'histoire à se dérouler sur le continent africain. 2 700 athlètes âgés de 15 à 17 ans venus du monde entier vont donc se retrouver à Dakar du 31 octobre au 13 novembre prochain. Djirèye Clotilde Coly répond aux questions de Carine Frenk. Madame la ministre, bonjour. À quatre semaines de l'ouverture, le Sénégal est-il prêt à accueillir ces Jeux olympiques de la jeunesse ? Je confirme, le Sénégal est prêt à accueillir ces Jeux olympiques de la jeunesse. Nous sommes prêts sur le volet infrastructures, sur la partie sécuritaire, la partie test est également déjà faite. Nous travaillons actuellement à la mobilisation et à la réussite de ces jeux. Les routes autour de la piscine olympique et le site lui-même sont aujourd'hui encore en travaux. N'est-ce pas un sujet d'inquiétude ? Pas vraiment. Tous les sujets ont été pris en charge avec une dynamique très pragmatique et tout sera finalisé avant les Jeux. Le coût global prévisionnel a été estimé à 104 milliards de francs CFA, plus de 150 millions d'euros. Est-ce que toutes ces dépenses peuvent vraiment être considérées comme un investissement pour l'avenir ? Oui, l'événement en lui-même est un investissement pour l'avenir. Quand on parle du coût, on pense peut-être tout de suite au retour sur investissement. Or, un événement de ce genre ne doit pas être réfléchi en termes de retour sur investissement automatique et immédiat. C'est plutôt en termes d'héritage, d'héritage matériel avec toutes ces infrastructures sportives durables, puisqu'on parle ici d'investissement. Alors effectivement, vous avez les dépenses d'organisation, mais vous avez des dépenses d'investissement sur des actifs durables qui seront exploités et valorisés. Mais vous avez aussi toute la partie immatérielle avec les compétences qui sont développées, avec les entreprises qui ont participé ou qui participent à ces Jeux. Donc oui, c'est un investissement, mais c'est un investissement sur le long terme. À lire aussiDans un Sénégal en crise, les Jeux olympiques de la jeunesse ne suscitent pas encore d'engouement Mais avec les problèmes financiers qu'on connaît, le quotidien de plus en plus difficile pour les Sénégalais, est-ce que tout cet argent n'aurait pas été plus utile ailleurs ? Oui, le chômage, la vie qui est chère, mais aujourd'hui, nous avons des retours, mais vraiment aussi au niveau de la jeunesse, en termes d'engagement de la jeunesse, de formation, de leadership. Je peux revenir sur certains aspects liés à l'organisation de ces Jeux : un programme, celui des volontaires avec 6000 volontaires mobilisés, formés durant ces jeux ; les programmes liés à la citoyenneté, à l'environnement, des brevets olympiques, civiques et sportifs qui ont été déployés dans des milliers d'écoles avec plus de 900 000 jeunes formés. Et aussi les retombées immédiates, notamment dans le secteur de l'hôtellerie, puisque des hôtels seront mobilisés durant plus de deux semaines, dans le secteur de la restauration, dans les services, dans les arts. Au-delà de cela, c'est toute une économie du sport qui sera développée et on sait ce que représente aujourd'hui l'économie du sport. C'est aussi notre capacité en tant que pays à organiser de grands événements. C'est-à-dire qu'à partir de cet événement, nous pourrons prétendre accueillir de très grands événements et nous savons ce que ces événements rapportent. Donc vraiment, on peut toujours penser que ces dépenses peuvent être utilisées ailleurs. Mais la réalité est qu'aujourd'hui, c'est un investissement qui portera du fruit. Est-ce qu'on en sait un peu plus sur la cérémonie d'ouverture ? Combien de chefs d'État attendez-vous ? Ce que je peux vous dire, c'est qu'une très belle cérémonie attend les chefs d'État. Au-delà de l'appel lancé par le chef de l'État sénégalais lui-même, son Excellence Bassirou Diomaye Faye, à la tribune des Nations Unies où il a invité tous les chefs d'État, tous les États membres à nous rejoindre lors de ces Jeux olympiques de la jeunesse, des invitations ont été lancées. Nous attendons du beau monde à ces JO. Et l'ex-président Macky Sall sera-t-il invité lui aussi ? Alors je dirais que la question n'est peut-être pas là, même si l'invitation relève des prérogatives du chef de l'État. Pour moi, l'important aujourd'hui, c'est vraiment de nous focaliser sur la réussite de ces Jeux, sur l'expérience que nous pourrons donner aux différentes délégations qui seront là et aussi au peuple sénégalais. Et sur le plan sportif, vous espérez combien de médailles pour le Sénégal ? Nous avons 135 athlètes qui vont représenter les couleurs du Sénégal à ces JOJ. Ils ont été préparés, ils sont motivés, engagés, prêts à remporter des médailles et nous espérons en avoir beaucoup. 750 000 tickets sont déjà en vente. Ils sont très accessibles, entre 1000 et 5000 francs CFA. Vous faites le pari du succès populaire ? Oui, nous faisons le pari du succès populaire. Nous travaillons depuis très longtemps à la mobilisation du peuple sénégalais. Comme vous le savez, la flamme olympique est actuellement au Sénégal. Elle fait la tournée dans toutes les régions du Sénégal et donc je suis très optimiste. Pour finir, le Tribunal arbitral du sport doit rendre sa décision pour la CAN, qui du Sénégal ou du Maroc aura finalement le trophée. Avez-vous des doutes ? Le tribunal tranchera. Ce qui est sûr, c'est que le Sénégal a bien préparé son dossier. Je n'ai à ce stade ni doute, ni peur. Nous attendons la décision du tribunal. À lire aussiÀ un mois du coup d'envoi des JOJ, une délégation sénégalaise se rend à Paris pour promouvoir l'évènement
05/10/2026 • 04:57
« Abdallah Superstar », c’est le titre du premier livre de l’autrice Iman Ahmed. Un ouvrage qui vous plonge dans la ville de Djibouti dans les années 90 et qui raconte une ville musicale, nocturne, car le père d’Iman Ahmed, ingénieur du son, a participé à la naissance d’un courant musical, a collaboré avec des groupes, notamment Dinkara dans lequel chantait Abdallah Lee, le fameux « Abdallah superstar ». Iman Ahmed est notre grande invitée Afrique ce samedi, elle répond à Guillaume Thibault. ►L’un des titres du groupe de Djibouti Dinkara, groupe que l’on découvre ou redécouvre dans l’ouvrage d’Iman Ahmed « Abdallah Superstar ». ► « Abdallah superstar »
03/10/2026 • 05:47
C'est à Lamu, au Kenya, que le milliardaire nigérian Aliko Dangote a posé mercredi 30 septembre la première pierre de sa nouvelle méga-raffinerie, qui devrait ouvrir d'ici à 2030. Plusieurs chefs d'État africains ont assisté au lancement du projet qui vise à rendre l'Afrique autosuffisante pour sa consommation de produits pétroliers. Mais pourquoi l'homme le plus riche d'Afrique a-t-il décidé de construire une méga-raffinerie au Kenya, où il n'y a pratiquement pas de pétrole ? Benjamin Augé, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales, répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Quand Aliko Dangote dit que cette méga raffinerie va permettre à l'Afrique de devenir autosuffisante en carburant, est-ce que c'est vrai ? Benjamin Augé : Non, ce n’est pas vrai. Mais c'est vrai que ça va permettre au moins à une très grande partie de l'Afrique de l'Est de le devenir. Sachant que ce qu'il avait déjà fait à Lekki à Lagos, au Nigeria, avait permis à la totalité de l'Afrique de l'Ouest d'être autosuffisante si les pays d'Afrique de l'Ouest achetaient leurs produits à Lekki, ce qui n'est pas forcément le cas. Combien de barils de pétrole l'Afrique consomme-t-elle aujourd'hui, tous les jours ? La consommation tourne autour de cinq millions de barils par jour. Donc ce n’est pas une raffinerie de 700 000 barils/jour qui va la rendre autosuffisante. Donc la raffinerie de Dangote permettra à au moins 20% de la consommation d'être satisfaite, mais sera extrêmement loin de l'autosuffisance. Et il y a déjà la raffinerie de Lekki aussi au Nigeria… Oui, bien sûr, mais il y a beaucoup de raffineries qui ont fermé, notamment au Maroc, en Afrique du Sud, au Kenya d'ailleurs. Et donc il y a un énorme manque qui ne sera pas compensé totalement par les deux structures de Dangote, celle au Nigeria et celle au Kenya. Mais en tout cas, l'Afrique se dirige vers son objectif d'industrialiser son économie ? Oui, sauf que là, on est sur deux cas différents. Vous avez un cas d'un gros pays producteur au Nigeria, qui peut approvisionner une partie en brut des besoins de la raffinerie, alors que là, vous êtes dans un pays au Kenya qui va produire un tout petit peu dans la région de Lokichar, mais qui ne représentera même pas 5 ou 10 % de la consommation de la raffinerie. Donc, ce sont deux sujets complètement différents. Alors justement, c'est la grande question, comment sera approvisionnée cette méga raffinerie qui ouvrira dans trois ans au Kenya ? La quasi-totalité du brut sera importée de l'étranger et très probablement pas de l'Afrique, parce que les plus gros producteurs sont plutôt de l'autre côté de l'Afrique, sur le golfe de Guinée. Et la totalité de la production ougandaise sera déjà exportée via un pipeline qui va vers la Tanzanie, vers Tanga. Et donc il n'y a pas de pétrole dans la région qui permettra d'approvisionner la nouvelle raffinerie du Kenya. Donc, ça sera quasiment entièrement importé du Golfe ou d'Asie. Alors pourquoi ce choix du milliardaire nigérian ? Parce qu'il considère que le coût, actuellement porté par ces économies en Afrique de l'Est, d'importer des produits pétroliers est très, très, très important et que c'est plus économiquement rentable de faire en sorte d'importer du brut puis de le transformer localement. Il ne faut pas oublier que Dangote a toujours eu une énorme admiration pour l'Inde, et l'Inde est un tout petit producteur de pétrole, mais un énorme raffineur et donc un énorme exportateur de produits raffinés. C'est là qu'il y a les plus grosses raffineries du monde de 900 000 barils par jour. Et donc en fait, comme vous dites, c'est une forme d'industrialisation, même si on n'a pas le produit brut, car on le raffine localement. Et cela a un vrai sens économique en termes d'emplois et pour éviter aussi les surcoûts de l'importation du produit fini. À lire aussiKenya : les travaux de la raffinerie Dangote lancés sur fond de contestation Et à terme, est-ce qu'il y aura des oléoducs qui achemineront du pétrole africain vers cette méga raffinerie de Lamu ? Non, parce que la totalité du pétrole ougandais, comme je vous le disais, est déjà prévue d'être exportée via la Tanzanie. Et ça, c'est une des grosses erreurs de l’ancien président Kenyatta, qui n'a pas réussi à faire en sorte que le pipeline d'exportation venant de l'Ouganda vienne à Lamu, et c'est la raison pour laquelle Total et CNOOC, qui sont les deux sociétés en Ouganda, n'ont pas voulu que ça se fasse au Kenya parce que c'était trop proche de la frontière avec la Somalie et il y avait trop de problèmes de sécurité. Et dans la région, il n'y a pas d'autres développements pétroliers. Au mois de mai dernier, le milliardaire nigérian a été l'une des vedettes du sommet Afrique-France de Nairobi aux côtés d'Emmanuel Macron. On se souvient que beaucoup d'entreprises françaises ont participé à la construction de la méga raffinerie de Lekki au Nigeria. Est-ce qu'il en sera de même à Lamu ? Alors, la relation entre le Nigeria et la France est particulièrement bonne depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron en 2017. Que ce soit sous l'ancien président du Nigeria ou avec l'actuel, Bola Tinubu. Donc, je pense que le business français a de grands avantages par rapport aux précédents présidents français. La relation entre William Ruto et Emmanuel Macron est très bonne aussi, comme vous le savez, c'est la raison pour laquelle il y a eu ce sommet Africa Forward. Après, le business au Kenya est très, très, très concurrentiel. Donc je pense que si ça n'est pas impossible, ça sera quand même extrêmement compliqué pour les firmes françaises de s'imposer. Alors la méga raffinerie de Lamu est prévue non loin de la vieille ville de Lamu, qui a été construite au XIIᵉ siècle et qui est inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco. Est-ce que ce projet peut représenter un danger pour l'environnement, comme dit Greenpeace ? C'est absolument évident qu’une usine qui va prendre un très grand terrain peut avoir des impacts. Mais je pense que William Ruto veut absolument que ce projet prenne forme pendant son mandat, il veut se voir comme une espèce de bâtisseur. Il a besoin de ce genre de succès politique, sachant que la situation intérieure au Kenya est compliquée, avec la génération Z, etc. Donc je pense que les considérations environnementales seront là, mais je ne pense pas qu'elles sont de nature à arrêter un tel projet très, très politique. Vous avez vu toutes les personnalités qui étaient là pour la pose de la première pierre. C'est un projet continental et c'est une façon pour William Ruto de briller, non pas seulement en Afrique de l'Est, mais plus globalement sur le continent africain. Pour le président kenyan… Exactement. À lire aussiKenya: le chantier de la méga-raffinerie Dangote inauguré à Lamu devant plusieurs chefs d'État africains
02/10/2026 • 06:26
Au Niger, le journaliste Moussa Kaka a disparu depuis le 31 août. Le Sénégalais Alioune Tine, qui a été un expert de l'ONU pour les droits de l'homme, regrette ce qu'il appelle « la totale indifférence de la communauté africaine et internationale » à l'égard de cette « disparition forcée ». Et il en appelle à la mobilisation de l'opinion africaine et des organisations qui la représentent. Fondateur d'Afrikajom, un groupe de réflexion sur la démocratie et la sécurité en Afrique, Alioune Tine répond aux questions de Christophe Boisbouvier. Au Niger, le journaliste Moussa Kaka a disparu depuis le 31 août. Le Sénégalais Alioune Tine, qui a été un expert de l'ONU pour les droits de l'homme, regrette ce qu'il appelle « la totale indifférence de la communauté africaine et internationale » à l'égard de cette « disparition forcée ». Et il en appelle à la mobilisation de l'opinion africaine et des organisations qui la représentent. Fondateur d'Afrikajom, un groupe de réflexion sur la démocratie et la sécurité en Afrique, Alioune Tine répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Voilà donc un mois qu'on est sans nouvelles de Moussa Kaka. Qu'est-ce que cela vous inspire ? Alioune Tine : Ecoutez, c'est angoissant et c'est inexplicable, surtout dans un pays où c'est l'armée qui est au pouvoir. Donc on doit pouvoir protéger la vie des gens, protéger les libertés fondamentales. Vraiment, nous sommes extrêmement inquiets. Nous exprimons fortement notre désir de voir dans les meilleurs délais des signes palpables, concrets, de vie de Moussa Kaka, que nous avons connu comme journaliste professionnel qui fait un travail fantastique. Moi, je l'ai connu personnellement. Je l'ai connu parce que je suis intervenu dans les années 2007-2008, quand il avait été en prison. J'avais fait effectivement la médiation entre RFI et le président Mamadou Tandja, et il était sorti. Mais on savait où se trouvait Moussa Kaka. On pouvait parler aux autorités de la question et de la liberté de Moussa Kaka. Et une fois qu’il y a eu quand même le lien que les gens se sont parlés, Moussa Kaka a été libre. Je pense que nous attendons également des autorités actuelles, et notamment du général Tiani, la possibilité de parler avec lui, de lui exprimer nos inquiétudes et de lui exprimer également nos désirs vraiment rapidement, d'avoir des nouvelles de Moussa Kaka, de le voir libre et continuer à faire son travail comme d'habitude. Alors Reporters sans Frontières dit que les autorités du Niger sont pour quelque chose dans la disparition de notre confrère. Le G25, qui regroupe plusieurs organisations de la société civile du Niger, affirme que, selon son enquête, Moussa Kaka est entre les mains d'un service de renseignements qui s'appelle la DGDSE. Est-ce que ces informations vous semblent crédibles ? Totalement crédibles parce qu’il est de plus en plus difficile au Niger d'être un activiste de la société civile qui agit indépendamment, qui dit ce qu'il pense. Donc il y a eu vraiment une détérioration énorme de l'espace civique avec des violations constantes des droits humains. Tout cela, effectivement, fait que la plupart des gens et des organisations qui pensent qu’il est l'otage vraiment des services secrets nigériens, c'est une information quand même aujourd'hui qui est très crédible, qu'il faut prendre au sérieux et demander effectivement aux responsables, aux autorités du Niger de libérer Moussa Kaka. Absolument rien ne justifie l'arrestation et la disparition forcée de Moussa Kaka. Il y a un an, plusieurs journalistes ont été arrêtés. La plupart d'entre eux ont ensuite été relâchés. Est-ce que vous constatez, à l'égard de la presse, un durcissement ou pas de la part du pouvoir nigérien ? Si, il y a un durcissement, parce que c'est évident qu'il y a des événements graves qui se sont passés récemment, hein, la tentative de coup d'Etat [du 29 août]. Et quand effectivement les journalistes relaient des vérités qui ne plaisent pas, à partir de ce moment-là, donc, le gouvernement prend des mesures, essaye de gouverner par la peur, de terroriser les gens pour que les gens se taisent. Et c'est ce qui se passe. Les gens n'osent plus parler au Niger, n'osent plus parler dans certains pays africains aussi où nous avons des dictatures militaires. Et je pense que la communauté africaine et internationale ne doit pas continuer à rester totalement indifférente par rapport à ces faits qui sont des taches noires. Et vous pensez que l'Union africaine et la Commission africaine des droits de l'homme de Banjul pourraient faire plus ? Mais écoutez, en première ligne, c'est la Commission africaine des droits de l'homme qui doit se réunir en octobre ici à Dakar. D'ailleurs, l'Union africaine aussi, la Cédéao et même l'AES. Parce qu'il faut les interpeller tous, parce que ce sont les citoyens africains qui sont arrêtés. Et je pense que aucun Africain, aucune institution africaine ne devrait rester vraiment indifférent par rapport à ces phénomènes. Ça demande une véritable mobilisation aujourd'hui de l'opinion africaine pour les libertés fondamentales des gens. Dans les trois pays du Sahel central, les régimes militaires au pouvoir reprochent souvent aux journalistes de ne pas être assez patriotes. Est-ce que Moussa Kaka n'est pas la preuve qu'on peut être à la fois un journaliste indépendant et un citoyen patriote qui aime son pays ? Bien sûr. Moi j'ai été au Mali, où j'ai travaillé comme expert indépendant [de l'ONU]. Vraiment, les journalistes sont des gens responsables pour la plupart, c'est des patriotes pour la plupart. Donc, sincèrement, je pense qu'il n'y a pas à avoir peur de la parole vraie de ceux qui présentent les faits, mais au contraire avoir le dialogue avec les journalistes pour la protection de la nation, pour s'attaquer aux mêmes défis, ça veut dire vraiment l'insécurité, les attaques des groupes armés terroristes. Par rapport à cette insécurité, il faut faire l'unité des Nigériens. Personne n'aime voir son pays attaqué et Moussa Kaka est dans cette perspective. Il faut finir avec cette transition éternelle. Ça veut dire qu’il faut que l'ordre constitutionnel soit restauré, que les gens se reprennent. À lire aussiDisparition de Moussa Kaka au Niger: Reporters sans frontières réitère son appel à l’ouverture d’une enquête
01/10/2026 • 07:33
Le 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré lançait un putsch à Ouagadougou, pour en finir avec l'insurrection des groupes jihadistes qui occupaient près de la moitié du territoire du Burkina Faso. Quel est le bilan de son action à la tête du pays ? Inoussa Ouédraogo, qui vit aujourd'hui en exil, a été le directeur de publication de l'hebdomadaire Bendré et présidé la Société des éditeurs de la presse privée du Burkina Faso. RFI : Quand le capitaine Traoré affirme « La démocratie, ce n'est pas pour nous les Burkinabè », est-ce qu'il est dans la provocation ou est-ce qu'il le pense vraiment ? Inoussa Ouédraogo : Oh, disons que je ne sais pas. Provocation ou conviction, peu importe. Il est arrivé par les armes. En démocratie, il n'aurait jamais eu le pouvoir. Seule la dictature lui permet de rester le seul à tenir le micro et à décider seul de l'avenir de 25 millions de personnes. Il veut un pays sans contrepouvoir, où l'on peut disparaître pour un oui ou pour un non. Et dans une démocratie, il ne peut pas obtenir cela. Alors pour le capitaine Traoré, démocratie va avec révolution. Il affirme qu'il est le successeur du capitaine Sankara et qu'il reprend son œuvre révolutionnaire fondée sur le souverainisme. Est-ce qu'il n'y a pas, en effet, des points communs entre les deux officiers aux bérets rouges ? Dans la forme oui. Deux capitaines de 34 ans arrivés tous les deux par coup d'Etat. Sur le fond, malheureusement, tout semble les opposer. Sankara, sa révolution se voulait d'abord démocratique et populaire. Sankara, c'était l'humilité, le débat, la transparence. Ibrahim Traoré, c'est le silence, c'est l'opacité totale. Sankara disait « Malheur à qui bâillonne le peuple ». Aujourd'hui, tout le monde sait qui bâillonne le peuple burkinabè. À lire aussiBurkina Faso: Ibrahim Traoré dresse le bilan de ses quatre années au pouvoir Les quatre premières années du régime du capitaine Traoré sont marquées par de nombreuses mesures répressives. Mais le régime affirme que cela est justifié par la lutte contre le péril jihadiste. Qu'est-ce que vous en pensez ? Non, je pense que c'est simplement un alibi pour conserver le plus longtemps possible le pouvoir. Parce que pour ces militaires-là, la guerre est devenue comme une sorte de business. C'est devenu le café-cacao. On peut combattre le terrorisme sans sacrifier les droits du peuple. Et j'ai une pensée pour toutes ces femmes, ces enfants dont les proches ont été kidnappés. Ils sont journalistes, il y a des médecins, des avocats et même des guides religieux et des militaires aussi. Je pense à Serge Oulon, notre confrère, disparu il y a plus de deux ans. Je pense à Guy Hervé Kam qui est malade, qui, selon les infos que nous avons, a demandé à se faire soigner sans obtenir gain de cause. Je pense à un imam, l'imam Mahamadou Diallo, près de 80 ans, il a disparu sans laisser de traces. Nous avons créé une organisation qui s'appelle le Front anti-putschiste, qui a recensé plus de 200 personnes, enlevées, séquestrées, torturées par ce pouvoir-là. 82 d'entre elles figurent dans un trombinoscope que nous avons réalisé et que nous publions ce 30 septembre. C'est très dommage. La lutte contre le terrorisme ne peut pas expliquer tout cela. Alors quand le capitaine Traoré est allé au Ghana début 2025 pour la cérémonie d'investiture du président Mahama, il a été ovationné par les milliers de personnes qui étaient rassemblées pour cette occasion. Comment expliquez-vous cette popularité à l'étranger ? J'étais effectivement à Accra à ce moment précis. J'ai regardé, j'ai vu comment les Ghanéens ont réagi. Mais vous savez, Mobutu était aussi populaire, il était applaudi. Tous les dictateurs le sont à un moment donné. La popularité ne compte pas à mon avis. Ce qui compte, c'est d'améliorer la vie de son peuple. Est-ce que les conditions de vie des Burkinabè ont changé ? Est-ce que le terrorisme ne continue pas de faire souffrir le peuple burkinabè ? Est-ce que des milliers de personnes ne sont pas toujours déplacées ? Est-ce que les gens mangent à leur faim ? Alors est-ce que le capitaine Traoré n'est pas applaudi parce qu'il est considéré comme un souverainiste ? Et est-ce que ce combat-là ne lui donne pas une certaine légitimité ? Oui, tout le monde peut se prévaloir d'être, je dirais, souverainiste. Tout le monde peut se réclamer panafricaniste, tout le monde peut combattre l'impérialisme. Mais le combat pour la souveraineté, le combat contre le terrorisme ne peut pas justifier qu’on enlève des gens, qu'on les emprisonne, qu'on viole massivement les droits humains et qu'on rejette la démocratie. Des panafricanistes ont lutté pour les Africains sans avoir besoin de torpiller leurs peuples et de torpiller les constitutions. Voilà. Personne n'est contre Ibrahim Traoré. Nous sommes contre simplement sa manière de gérer la vie de ses concitoyens. Personne n'est contre la souveraineté des peuples africains, bien au contraire. Nous sommes tous pour la libération véritable de l'Afrique. Mais ce n'est pas en bâillonnant son propre peuple qu'on le libère. On ne peut pas vouloir libérer un peuple en bâillonnant ce peuple. C'est paradoxal, c'est contradictoire. Quand le capitaine Traoré affirme que les jihadistes ont perdu du terrain au Burkina Faso depuis quatre ans, c'est vrai ou c'est faux ? La réalité du terrain montre autre chose. J'ai une pensée pour nos forces de sécurité qui sont tuées chaque jour et enterrées à la va-vite, sans honneur militaire, souvent de nuit, pour que le peuple ne sache pas. Les autorités elles-mêmes reconnaissent que près de 30 % de notre territoire échappent encore à leur contrôle. À lire aussiBurkina Faso: accusé d'avoir mis en place une «milice numérique» contre la presse, le gouvernement répond à RSF
30/09/2026 • 05:57
Au Mali, alors que des influenceurs militent ouvertement en faveur de l'excision des jeunes filles depuis quelques semaines, les associations féministes qui luttent contre ces mutilations sexuelles, sont obligées de suspendre leurs activités. Quel est le rôle des autorités militaires dans tout cela ? Mamadou Mbodji est docteur en psychologie clinique. Depuis Dakar où il exerce, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Une étude, faite dans quinze pays africains et publiée dans la revue Nature, révèle que 44 000 jeunes filles décèdent tous les ans à la suite de leur excision. Alors, quels sont les arguments des nouveaux militants pro excision sur les réseaux sociaux ? Mamadou Mbodji : Derrière tout ce vacarme, si vous voulez, mais malheureusement, ces décès qui sont passés inaperçus aux yeux des populations, derrière tout ça se profile, si vous voulez, un profond besoin d'affirmation de soi et d'une identité sociale et culturelle, de ressortissants, d'individus, d'Africains dont les certitudes et les repères sont devenus évanescents aujourd'hui. Ils sont confrontés à un quotidien difficile lié à la crise économique, à l'incurie des gouvernants et surtout à l'insécurité également générée par les groupes jihadistes qui ne laissent pas de répit à certains pays, notamment les pays sous régime militaire. Alors c'est connu que, dans de pareilles situations de déliquescence, de crise économique et sociale, où les repères sont brouillés, eh bien les réflexes et ressorts humains les plus archaïques ont tendance à remonter à la surface, à réapparaître. Du coup, les extrémismes se réveillent de leur hibernation et chacun y va de sa partition de manière compulsive pour calmer l'angoisse, parce que les gens n'ont rien vers quoi se tourner. Les populations dans ces cas-là vont s'adonner à des pratiques rituelles sacrificielles, comme pour demander la clémence des divinités. Il y en a même qui vous disent que le sang des excisées est dédié aux divinités pour les calmer et peut-être implorer leur clémence. Dès lors, concernant l'excision et l'infibulation, les autorités militaires, si vous voulez aujourd'hui, ont tendance à être très timides parce qu'elles n'ont rien à donner aux populations. Elles sont dépassées et elles préfèrent donner quelque chose aux populations pour leur permettre de se tourner vers autre chose que contre elles. Ces pratiques-là sont plus ou moins financées, encouragées même timidement par les autorités. Les populations s'en donnent à cœur joie. Souvent c'est dirigé même contre l'Occident, comme dans une revendication identitaire : « nous, nous sommes Africains. Si nous croyons à ça, y toucher ou élaborer des lois contre ça, c'est s'en prendre à nous. C'est menacer notre identité nationale ». Alors moi, je n'accorderais pas trop d'importance à ce discours qui va retomber très rapidement, mais qui aujourd'hui prend de l'ampleur parce que tout simplement, il y a une situation de crise. À lire aussiGuerre numérique entre militants pro-excision maliens et féministes ouest-africaines Alors, comme en effet, les associations africaines qui luttent contre l'excision sont soutenues par l'ONU et par l'Union européenne, les régimes militaires au pouvoir au Sahel s'appuient sur les militants pro excision pour mobiliser leurs partisans. Mais est-ce que ça marche auprès de l'opinion publique ? Ben non, ça marche, mais de manière superficielle parce qu'il va arriver un terme où ces gens vont se tourner vers ces régimes en leur disant : « oui mais après tout ça, qu'est-ce que vous nous offrez ? Qu'est-ce que vous proposez aux populations ? » On dit souvent que les premiers gardiens de l'excision, ce sont les femmes elles-mêmes, mais est-ce qu'en réalité ce ne sont pas les hommes ? Ben non, si vous voulez. Non, parce que les femmes ont toujours été au cœur des choses. Les hommes souvent n'étaient pas tenus au courant ou ils fermaient les yeux. Mais les femmes ont toujours été au cœur. Ce sont elles qui sont excisées et ce sont elles qui excisent. Elles sont les premières à reproduire un schéma social qui leur est défavorable par leur manque de moyens de se penser et de déconstruire certains schémas familiaux. Donc elles sont les premiers vecteurs, si on peut dire, d'une reproduction sociale discriminante et défavorable à leur égard. S'il y a des gens à cibler, ce ne sont pas les hommes. Ils ne sont pas à absoudre, évidemment, mais ce sont surtout les femmes qu'il faut cibler. Les femmes d'un certain âge, parce que aussi, elles retrouvent dans ces moments de crise une place, un statut, une autorité qui leur échappait, qui vient renforcer une identité déjà défaillante. Alors, je pense qu'on va vers une évolution des choses, mais une évolution très, très, très lente, parce que les représentations et les croyances sont tenaces. Et nos pays vivent dans des situations de vie quotidienne insupportables. Donc, ce que vous dites, c'est que les lois votées dans chacun de ces pays ne suffisent pas à faire reculer les mutilations sexuelles ? Elles ne suffisent pas. Elles sont utiles, elles sont même indispensables. Il faut qu'on vote ces lois-là, qu'elles existent au Sénégal par exemple. L'ampleur que ça a eu, je ne dis pas que ces pratiques génitales féminines ont disparu totalement. Même à Dakar, il arrive qu'on entende de temps en temps que des familles… Mais c'est vrai que l'urbanisation et les campagnes qui se vident, l'urbanisation a tendance à casser un peu, si vous voulez, les possibilités de recomposition de la famille élargie. Il y a une forme de nucléarisation des ménages, et ça ne favorise pas, si vous voulez, la survivance de telles pratiques. Donc, il faut que la loi, évidemment, soit là, qu'on vote ces lois là, mais il faut coupler ces lois aussi à des financements. Il faut financer les organismes qui travaillent là-dessus, des associations de quartier, parce qu'il y a des organisations politiques de quartier, et ces organisations pourraient être des vecteurs pour la sensibilisation acharnée, pour calmer un peu les ardeurs et éradiquer petit à petit ce fléau. Mais il faudra du temps et de la persévérance. À écouter aussiUn oeil sur les réseaux : Mali : les réseaux sociaux ravivent le débat sur l’excision
29/09/2026 • 09:29
Rien ne va plus entre Washington et Khartoum depuis une semaine, depuis que les Américains ont refusé un visa au président soudanais Abdel Fattah al-Burhan et l'ont donc empêché de venir à la dernière Assemblée générale de l'ONU. Pourquoi cette mesure exceptionnelle à l'égard d'un général qui est impliqué depuis trois ans et demi dans une guerre civile meurtrière ? Et jusqu'où ira ce bras de fer ? Le chercheur soudanais Suliman Baldo est le directeur de l'Observatoire de la Transparence et des Politiques au Soudan. En ligne de New York, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Pourquoi les Américains ont-ils refusé un visa au général al-Burhan pour l'assemblée générale de l'ONU ? Suliman Baldo : Les Américains mènent une initiative pour proposer une négociation pour terminer les combats au Soudan et il a été proposé une cessation d'hostilités humanitaires au Soudan, pour trois mois, aux deux belligérants au Soudan, l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. Or, Burhan a résisté à cette feuille de route proposée par les États-Unis et ses alliés régionaux pour deux raisons : parce que l'armée soudanaise continue à croire qu'elle peut réaliser une victoire militaire sur les Forces de soutien rapide, et parce que les conditionnalités politiques n'étaient pas acceptées par le général. Est-il vrai que les Américains ont dit au général Al-Burhan : « Si vous acceptez de signer une trêve de 90 jours, vous aurez un visa pour New York » ? Je crois que les choses ont atteint un point où les États-Unis ont décidé d’affronter Burhan. D'abord, dans les fuites orchestrées sur le développement d'armement chimique par l'armée soudanaise, avec l'implication de Burhan, selon les fuites qui ont été publiées par deux journaux, le New York Times et le Washington Post, le même jour, il y a deux semaines à peu près. Et c'était pour démontrer que Burhan était impliqué dans un crime de guerre en permettant sous son commandement à l'armée de développer des armes chimiques. Et donc c'était orchestré juste avant la tenue de l'assemblée générale, pour vraiment montrer que Burhan n'était pas qualifié en quelque sorte pour être un membre de cette assemblée de chefs internationaux. C'était une façon de vouloir délégitimer Abdel Fattah al-Burhan avant l'Assemblée générale de l'ONU ? Tout à fait. Alors, sur le terrain militaire, les Forces armées soudanaises du général Burhan avancent depuis deux mois dans la province du Kordofan du Nord, notamment autour de la ville d'El Obeid. Est-ce que ce n'est pas la vraie raison pour laquelle Abdel Fattah al-Burhan ne veut pas signer de cessez-le-feu ? Je crois que l'armée soudanaise est en train de poursuivre un plan pour utiliser le nord du Kordofan comme base pour mener des attaques dans le fief des FSR, dans la région du Darfour. Or, les FSR ont toujours des milliers de combattants et ont déployé des soldats nouvellement formés avec des équipements complets, comme des Technicals Toyota, qui sont équipés pour la guerre de savane et du désert, et ils vont donc repousser l'offensive de l'armée soudanaise et continueront, je crois, avec ces batailles sans cesse, parce qu'il est clair et évident pour tout le monde qu'il n'y aura jamais de solution militaire pour la guerre actuelle, surtout avec l'utilisation maintenant de drones des deux côtés. Alors la semaine dernière, les Américains sont allés loin dans leur bras de fer avec le général al-Burhan puisqu'ils l'ont déclaré illégitime. Qui va gagner à l'usure ? Est-ce que c'est Donald Trump ou est-ce que c'est Abdel Fattah al-Burhan ? Il y a beaucoup de contradictions parce que maintenant, l'Arabie saoudite [qui soutient Burhan] a besoin de beaucoup de soutien militaire et d'intelligence de la part des États-Unis dans sa guerre avec les Houthis au Yémen. Donc, le numéro un saoudien, Ben Salmane, a fait appel au président Trump pour intervenir contre les Houthis au Yémen, qui ont vraiment paralysé l'industrie pétrolière dans le pays. Et donc, à cause de cette dépendance aux États-Unis, l'Arabie saoudite ne peut pas beaucoup s'opposer à la politique américaine au Soudan. Alors le camp du général al-Burhan affirme que les Américains ont basculé dans le camp du général Hemedti et qu'ils ne peuvent plus faire de médiation. Qu'est-ce que vous en pensez ? Tout seuls, je ne crois pas que les Américains vont arriver à trouver une solution pour cette guerre très complexe et à multiples dimensions, parce qu'ils se sont aliéné l'armée soudanaise complètement. Mais ça veut dire qu'il faut que les Américains se retirent de la négociation, à votre avis ? Je ne pense pas, parce que les Américains ont eux aussi des intérêts stratégiques au Soudan. Et pour eux, c'est la question d'éloigner l'influence de la Russie de la mer Rouge. Parce que la Russie est l'un des fournisseurs d'armement de l'armée soudanaise et poursuit toujours le projet d'avoir une base militaire sur la mer Rouge, à Port-Soudan. Et les Américains ne veulent pas en entendre parler, comme les Saoudiens d'ailleurs, et c'est pourquoi les Américains restent engagés au Soudan. À lire aussiSoudan: grande offensive menée par l'armée, des progrès au Kordofan du Nord
28/09/2026 • 04:57
Avec son livre Franc-maçonnerie en Guinée. Entre tradition et modernité, le chercheur Aliou Barry nous offre une plongée dans l’histoire et l’influence des loges dans le pays. Une enquête débutée aux archives des armées en France avec la découverte d’un document de Blaise Diagne, le premier député originaire du continent, du futur Sénégal, élu à la Chambre des députés française en 1914. Aliou Barry répond à Guillaume Thibault.
26/09/2026 • 04:40
Bassirou Diomaye Faye est l’invité de RFI et France 24 en marge de l’Assemblée générale de l’ONU 2026, ce 24 septembre à New York. Au micro de Mounia Daoudi et de Marc Perelman, le président du Sénégal revient sur la crise que traverse cette institution et la succession du Portugais Antonio Guterres au poste de Secrétaire général des Nations unies. « Qui de mieux pour défendre la réforme de l'architecture financière internationale que le président Macky Sall », insiste-t-il au sujet de son prédécesseur à la tête de l’État sénégalais et ancien adversaire politique. Bassirou Diomaye Faye défend également le programme d’aide de 2,2 milliards de dollars signé avec le FMI le 1er septembre. Il enjoint les opposants à ce plan, incarnés notamment par son ex-Premier ministre Ousmane Sonko, à adopter un « comportement patriotique » lors du futur vote sur la loi de finances rectificative de son pays. Entretien exclusif. RFI / France 24 : Nous sommes ici aux Nations unies, des Nations unies impuissantes souvent, presque ruinées, certains disent inutiles, avec une Afrique qui est historiquement sous-représentée. À quoi bon finalement ces Nations unies ? Est-ce qu'il ne faut pas revoir totalement l'architecture internationale ? Bassirou Diomaye Faye : Je crois que le constat est partagé sur l'état de l'ONU aujourd'hui. Et c'est justement parce qu'il est dans cet état qu'il faut se rappeler ce qui a été à l'origine de la création de cette organisation. Nous venions juste de sortir d'un contexte d'après Seconde Guerre mondiale, avec les ravages que l'on a connus. Le monde ne pouvait pas rester impuissant ou attendre encore de plonger dans un tel chaos pour éviter une guerre de cette ampleur. Nous devons donc toujours nous rappeler l'idée originelle. Et c'est justement parce que les Nations unies ne sont plus aujourd'hui, de l'avis de beaucoup d'observateurs, à la hauteur de la mission originelle qui a été la leur, qu'il faut s'y intéresser, les réformer et leur faire jouer le rôle qui devait être le leur, leur faire assumer la mission pour laquelle elles ont été créées. Cette organisation demeure importante. Aujourd'hui, nous devons travailler à ce que le multilatéralisme reprenne le dessus sur les initiatives bilatérales. C'est tout le sens du combat que nous sommes en train de mener aux Nations unies et dans toutes les tribunes où il est question de parler de notre organisation commune. L'Afrique y est sous-représentée. Je suis tout à fait en phase avec vous. Tous les discours, depuis des années, convergent sur la nécessité pour l'Afrique d'avoir un siège permanent au Conseil de sécurité. C'est un combat qui est en train d'être mené, et nous espérons que les voix qui portent réellement la décision au sein de l'ONU comprendront la nécessité qu'un continent qui doit faire 2,5 milliards de personnes à l'horizon 2050 ne puisse être exclu des instances de décision de l'organisation mondiale. Ce combat, c'était celui d'Antonio Guterres, dont le mandat s'achève le 31 décembre. Pourquoi avez-vous choisi de soutenir la candidature de Macky Sall, alors que tout le monde s'accorde à dire qu'elle n'a que très peu de chances d'aboutir ? Je ne partage pas ce pessimisme sur la candidature de l'ancien président du Sénégal, Monsieur Macky Sall. Tout au contraire, je pense qu'elle garde encore toutes ses chances de succès. En réalité, ceux qui sont, ou celles qui sont considérés comme ayant des chances, ne le seront que lorsque les cinq auront décidé que leur candidature passe. On ne sait pas encore ce que seront les votes des membres permanents du Conseil de sécurité. Les jeux restent ouverts. Nous sommes en train de faire le travail. De notre point de vue, nous sommes en train de discuter avec ceux qui votent, ceux qui tiennent la décision et j'estime, contrairement à ces prédictions, que les chances sont réelles. Mais ce sur quoi je voudrais insister, c'est le profil du candidat. Je pense que vous venez de le dire tout à l'heure, l'Afrique est sous-représentée. Qui de mieux aujourd'hui pour défendre une meilleure place de l'Afrique que le président Macky Sall ? Qui de mieux pour défendre la réforme de l'architecture financière internationale que le président Macky Sall, qui a subi les affres de la dette qui l'ont plombé par rapport aux ambitions qu'il a eues et qu'il partage avec beaucoup de pays du tiers-monde ou du Sud ? Je pense que sur ce rapport-là, il est de notre devoir de le soutenir en tant que Sénégalais, de le soutenir parce que nous pensons aujourd'hui que la place qui doit être celle de l'Afrique au sein de l'ONU ne peut être mieux défendue que par un Africain. Alors vous, vous avez mentionné la dette, cette fameuse dette cachée, le gouvernement, votre gouvernement, vient de conclure un accord très attendu avec le Fonds monétaire international, qui doit permettre un prêt de 2,2 milliards de dollars sur trois ans. Pour ça, il faut que votre dette, qui est donc bien plus importante qu'il y a quelques années, devienne soutenable. Il y a des négociations qui sont en train de s'ouvrir avec les créanciers multilatéraux et bilatéraux. Est-ce que vous espérez que ces négociations vont se conclure rapidement, plus rapidement que d'autres pays, par exemple comme le Ghana ou la Zambie ? Je pense que c'est une préoccupation partagée tant par le Sénégal, qui a choisi le cadre commun du G20, que par le cadre lui-même, qui doit faire preuve d'efficacité et d'efficience, particulièrement sur la réduction des délais dans le cadre des négociations. En réalité, c'est ça qui fait les hésitations des États qui sont dans une telle situation, à recourir à ce cadre. J'ai été récemment à Washington et j'ai vu que c'est une préoccupation que je partage avec la directrice générale du fonds, mais aussi avec le directeur général de la Banque mondiale. J'estime que ce que nous avons demandé avant de choisir le cadre, c'est que le cadre soit amélioré. Et la préoccupation fondamentale a été la préoccupation sur le délai de traitement ou des discussions qui doivent se tenir dans ce cadre. Sur ce rapport, nous avons des engagements fermes qui nous ont été donnés sur la réduction des délais avant d'avoir choisi le cadre. Nous espérons que chaque partie fera preuve de toutes les diligences possibles pour que nous allions plus vite et qu'au-delà du Sénégal, d'autres pays qui fatalement vont se retrouver dans cette situation-là auront plus confiance en ce cadre qui a été institué aussi pour être choisi par les pays qui sont dans une situation comme la nôtre. Donc d'ici quelques mois ? Nous l'espérons, nous travaillons à cela aussi. FMI rime souvent avec austérité. Il se dit que vous avez déjà accepté de baisser les subventions à l'énergie. D'autres mesures d'austérité risquent d'arriver également. Est-ce que finalement, ce ne sont pas les plus démunis qui vont encore devoir payer le prix de ces politiques du FMI ? Au contraire, je pense que dans le cadre du Sénégal, ce que nous avons réussi, c'est de préserver le pouvoir d'achat des plus démunis, comme vous l'avez dit. En 2026, nous avions, face aux difficultés, programmé de payer 35 milliards [de FCFA, NDLR] de bourses de sécurité familiale, nous avons décidé de doubler cette enveloppe pour la porter en 2026 à 70 milliards. Cette même enveloppe de 70 milliards sera doublée en 2027 pour être portée à 140 milliards. Et le registre national des bénéficiaires de ces bourses passe d'environ 500 000 à 1 million de bénéficiaires. Pas plus tard qu'avant-hier, dans le cadre du Programme national de solidarité, nous avons fait beaucoup de soutien à beaucoup de ménages vulnérables. Donc, notre préoccupation fondamentale dans le cadre de ces discussions avec le Fonds a été de préserver le pouvoir d'achat et d'assister les plus faibles pour que, justement, ils n'aient pas à payer le prix fort des efforts que nous sommes fatalement amenés à faire pour restaurer les équilibres financiers. C'est sur cela que nous travaillons. Et dans un registre d'austérité, comme on veut le faire croire, on ne recrute pas 2000 enseignants, on ne recrute pas plus de 2000 personnels de santé. On ne fait pas autant d'investissements que ce que nous sommes en train de faire dans le domaine de la santé et dans d'autres domaines. Je pense que le Sénégal a réussi aujourd'hui à restaurer la confiance avec le peuple, de l'État avec le peuple. Le Sénégal a réussi à restaurer sa confiance avec les partenaires et les investisseurs. Et nous sommes en train d'enclencher une phase que nous espérons va très rapidement porter ses fruits par rapport à la qualité de vie des Sénégalais. C'est cela notre préoccupation quotidienne. Pour que cela soit en effet enclenché, il faut que les mesures que vous êtes en train de mettre en place soient adoptées. C'est l'objet de la loi de finances qui va bientôt arriver devant l'Assemblée nationale. Or, à l'Assemblée nationale, votre ancien parti, le Pastef, a une très large majorité. Est-ce qu'il n'y a pas un risque de censure, justement, de cette loi de finances ? Rappelons quand même que certains membres du Pastef vous ont accusé de trahison et de vous soumettre au FMI. Je vois que vous souriez. Est-ce que ce n'est pas une véritable crainte, cette censure ? En fait de trahison, la seule chose que je suis susceptible de trahir, c'est mon serment que j'ai prêté le 2 avril 2024 face au peuple sénégalais et devant Dieu. Au-delà de ces référents, il n'y a pas d'autres choses qui m'engagent. Par rapport à la loi de finances rectificative comme par rapport à d'autres lois, quand il s'agit d'aller à l'Assemblée nationale, le gouvernement y va. Ce qu'il ne faut pas oublier aussi, c'est que le gouvernement est une institution à côté de l'institution que représente l'Assemblée nationale et celle que je représente moi-même et d'autres institutions, notamment sur le plan judiciaire. Et là-bas, chacun assume ses responsabilités et le peuple arbitre saura juger chacun par rapport à la posture qui est la sienne. Mais j'estime que dans le contexte où nous sommes, par rapport aux efforts que nous sommes amenés à faire pour le bénéfice du peuple sénégalais, ces représentants ne sauraient avoir un autre comportement patriotique que d'accompagner cette dynamique qu'ils ont trouvée, qu'ils ont eu à manager avec nous et qui est restée en l'état, mais que nous sommes en train de travailler à juguler. On se souvient, monsieur le Président, que le limogeage de votre Premier ministre, Ousmane Sonko, est intervenu peu après une visite du Fonds monétaire international. Est-ce que finalement, c'est votre volonté d'avancer avec le Fonds monétaire international qui a été l'objet de la rupture avec votre ancien compagnon de route ? Non, même pas. Nous avons eu des divergences persistantes sur certains sujets. Le président de la République que je suis l'avait choisi comme Premier ministre en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la Constitution. Quand cette rupture de confiance a persisté, je me suis choisi un autre Premier ministre et le Sénégal avance et la République est à l'œuvre. Et c'est la seule chose qui soit immuable. Monsieur le Président, étant donné le contexte qu'on vient de décrire à l'Assemblée nationale, il y a une question qui se pose, c'est la possibilité éventuellement de dissoudre cette Assemblée nationale. Vous y êtes autorisé par la Constitution à partir du 2 décembre. Est-ce que cette option est bien sur la table ? Nous ne sommes pas encore au 2 décembre et il n'y a pas de fixation sur une dissolution de l'assemblée ou sur l'organisation d'élections à telle date ou telle autre date. Toujours est-il que ceux qui ont hâte d'aller aux élections et qui, de ce fait, ont saisi la Cour suprême pour obtenir cette date-là, ils ont vu la Cour leur dire par deux fois, par un référé-liberté dont elle a été saisie et par un référé mesures utiles, rien ne me contraint à parler ou à fixer la date des élections en ce moment, et si cela devait se faire, ce sera dans le cadre d'un consensus - vous savez mon attachement au dialogue et mon sens de la concertation par rapport à ce qui concerne les affaires publiques. Mais vous n'excluez pas quand même l'option de la dissolution de l'Assemblée nationale ? Pourquoi exclure une prérogative dont on est investi par la Constitution ? Tout est question de nécessité ou de contexte. Le moment venu, selon ce qu'on aura en face, on décidera. Mais la seule boussole que nous avons, c'est l'intérêt supérieur du peuple sénégalais et la fluidité dans la communication des institutions. Comme je l'ai dit, chaque institution est appelée à être à la hauteur. Nous ne pensons pas qu'il puisse y avoir un blocage qui soit absolument insurmontable. Et c'est justement quand de telles situations arrivent que la Constitution a aménagé les pouvoirs de chaque institution pour qu'elle puisse agir en conséquence. Monsieur le Président, vous venez de lancer il y a quelques semaines votre parti, Kiiraay – Les Patriotes républicains. Or, un sujet préoccupe aujourd'hui les Sénégalais, allez-vous annoncer le report des élections locales qui sont prévues pour se tenir le 17 janvier ? J'ai rappelé tout à l'heure qu'il y a une organisation de la société civile qui a saisi la Cour des comptes, la Cour suprême plutôt, pour lui demander de m'enjoindre à fixer la date de l'élection. Un référé-liberté. La Cour a considéré que, au regard des dispositions légales, l'élection peut s'organiser jusqu'à la fin de l'année, les élections locales jusqu'à la fin de l'année 2027. Une autre organisation, cette fois-ci constituée d'acteurs politiques, le Front pour la défense de la République, a saisi la même cour en référé mesures utiles, et la Cour a aussi décidé de la même chose. Donc, il n'y a rien qui urge en réalité, et je ne voudrais pas que nous soyons dans l'obsession électorale permanente, alors que nous avons quelque chose qui doit aujourd'hui nous préoccuper fondamentalement, c'est comment discuter avec le fonds, obtenir un accord, un programme qui passe en conseil d'administration, qui soit approuvé et qui restaure définitivement la confiance des partenaires vis-à-vis du Sénégal et des investisseurs vis-à-vis du Sénégal. C'est cela ma préoccupation. Il y a un sujet qui préoccupe la communauté internationale, c'est la loi que vous avez promulguée le 31 mars sur la criminalisation de l'homosexualité. Est-ce que vous comprenez ces critiques et est-ce que vous êtes d'accord avec l'option qui avait été mise sur la table par Ousmane Sonko, d'éventuellement durcir cette loi si nécessaire ? De quelle communauté internationale parlez-vous ? La France, les Nations Unies... Est-ce que dans ces pays-là, quand ils ont légalisé le mariage homosexuel, nous étions très choqués, mais est-ce que nous avons réagi ? Non. Nous avons considéré que ce sont des pays souverains qui ont fait leurs options législatives et nous l'avons respecté. Nous demandons la même chose. Monsieur le Président, l'Union européenne finance la construction au Sénégal de deux centres d'accueil de migrants secourus en mer. Est-ce que les pays africains ne sont pas en train de devenir les sous-traitants d'une politique migratoire répressive menée par plusieurs pays européens ? Non, pas du tout. En réalité, même quand il a été question pour le Sénégal d'accueillir certains migrants refoulés de certains pays, nous avons refusé. Les migrants, par contre, qui prennent la mer pour l'essentiel sont aussi des Africains, il est question d'abord de leur protection, de leur intégrité physique au regard des conditions dans lesquelles ces migrants voyagent, et on sait à quel point c'est périlleux et combien de vies ça a coûté. D'un autre côté, c'est de ne pas les laisser entre les mains de passeurs ou de trafiquants d'êtres humains. Il est de notre responsabilité d'empêcher ces départs. Nous sommes en train de réaliser depuis 2024 des résultats extrêmement importants au Sénégal, ce que nous faisons en collaboration avec les autres pays de destination de ces flux migratoires irréguliers. Sur ce rapport, quand nous ramenons des migrants en terre ferme, il est de notre responsabilité aussi de les prendre en charge. Il ne s'agit en réalité que de cela, pas plus. Alors le Sénégal doit accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse. C'est la première fois que des Jeux olympiques vont se tenir sur le continent africain. J'imagine que c'est un immense motif de fierté, mais c'est aussi un défi logistique et sécuritaire. Est-ce que le Sénégal sera prêt à tous ces points de vue ? On dira enfin 150 ans après, enfin la flamme vient en Afrique. Nous avons eu l'honneur et le privilège de l'accueillir au nom de l'Afrique qui accueille ces Jeux, qui sont célébrés à Dakar. Nous avons de notre côté travaillé à être à la hauteur des défis qui sont certes organisationnels, sécuritaires. À ce stade, les infrastructures qui doivent accueillir les Jeux sont prêtes et nous travaillons aussi à continuer à parfaire le concept de sécurité des Jeux. Sur ce rapport, nous sommes confiants, à quelques semaines des Jeux, que le Sénégal sera prêt, que nous organiserons des Jeux à notre image, sobres mais festifs, mais que nous montrerons aussi une jeunesse qui n'a pas que la migration en ligne de mire, mais qui est débordante d'énergie, qui est fière et qui est prête à accueillir le monde dans notre hospitalité légendaire. Sur le plan régional, Monsieur le Président, la situation sécuritaire au Mali, avec qui vous partagez une frontière, et plus largement dans les pays de l'AES, est préoccupante. Est-ce que vous ne craignez pas, je sais que vous en avez discuté avec plusieurs de vos homologues ici à New York, est-ce que vous ne craignez pas une contagion au Sénégal ? Vous parliez des JOJ justement, est-ce que vous avez eu à déjouer des tentatives d'attaques terroristes ces dernières semaines ? Le Mali est un pays voisin qui le restera parce que ni le Sénégal, ni le Mali ne déménageront. Sur ce rapport, quand il y a des problèmes de sécurité de cette nature au Mali, ils concernent forcément le Sénégal. Le terrorisme n'a pas de frontières. Ces conflits asymétriques ne sont pas à l'image des conflits conventionnels que nous connaissons. Donc, tout pays peut être frappé parce que justement, les facteurs qui font décider de frapper tel pays ou tel autre pays ne sont maîtrisés par aucun État. Le pays où nous sommes l'a vécu, votre pays l'a vécu, d'autres encore l'ont vécu. Donc le Sénégal ne peut pas dire qu'il est à l'abri. Mais nous prenons toutes les mesures qu'il faut, qui sont nécessaires, en concertation avec les pays avec lesquels nous partageons cette menace réelle par l'échange de renseignements et par tout autre mécanisme. Nous sommes même allés à un moment donné jusqu'à des patrouilles communes pour anticiper cette menace et enrayer toute tentative de frappe sur le Sénégal. Nous continuons à être vigilants, notamment dans le contexte des Jeux, mais nous sommes tout à fait conscients du niveau de la menace dans toute la sous-région, et cela nous concerne au plus haut point. Alors justement, vous êtes depuis quelques semaines président en exercice de la Cédéao, une institution régionale en crise, notamment à cause du départ de ces trois pays de l'Alliance des États du Sahel. Votre première visite a été justement pour le Mali. Alors est-ce que ça veut dire que vous allez aussi vous rendre au Burkina Faso et au Niger ? Et est-ce que, on sait qu'il y a beaucoup de médiations pour essayer de faire revenir ces trois pays dans le giron de la Cédéao et de l'Union africaine, c'est votre objectif à vous ? Je n'ai pas de frontières en tant qu'Africain, pour aller dans un pays ou dans un autre où je serai certainement bien accueilli en tant que frère africain. Évidemment, je me suis rendu au Mali, je pourrai me rendre dans n'importe quel autre pays dans le futur, selon les besoins et les disponibilités. La Cédéao fait face à des défis. Nous avons vu trois membres qui sont importants quitter l'organisation et créer une autre organisation, la Confédération des États du Sahel. C'est leur souveraineté de décider d'être dans une organisation ou d'en sortir. Ce n'est pas une première ni dans le monde, ni en Afrique. Nous respectons cette décision et nous travaillons à garantir les conditions d'une coexistence des deux organisations qui garantissent la libre circulation des personnes et des biens et qui garantissent une cohabitation qui permette d'avoir un commerce réel entre les pays, qu'ils soient membres de la Cédéao ou qu'ils soient membres de la Confédération des États du Sahel. Sur ce rapport, le dialogue est enclenché. Nous avons nommé un négociateur spécial en la personne du président Lansana Kouyaté. Le Sénégal jouera sa partition. Nous n'avons pas de sens interdit. Nous tendons la main à tout le monde et nous parlons à tout le monde, quelle que soit l'organisation dont il ressort. Parce qu'il nous faut bien discuter des problèmes que nous avons en commun, à savoir comment piloter cette sortie de la façon la plus intelligente possible. Et s'il était demain de la décision de ces autorités de prendre une autre voie, nous pourrons toujours en discuter parce que nous partageons le même espace commun et nous devons y travailler et cohabiter dans les meilleures formes possibles.
24/09/2026 • 20:53
À l’occasion de ses 20 ans, l'association Cartooning for Peace célèbre à Paris son anniversaire. Cette organisation née au lendemain de la polémique sur les caricatures du Prophète en 2005 vise à défendre les droits et la liberté des caricaturistes à travers le monde. Sur le continent : en Ouganda avec Jimmy Spire condamné pour avoir dénoncé des faits de corruption, au Kenya avec l'arrestation arbitraire de Kibet Bull, au Rwanda avec le meurtre du caricaturiste congolais Kayene assassiné en 2024… Les exemples de dessinateurs censurés ou persécutés ne manquent pas. Pour en parler, le dessinateur et directeur de l'un des plus anciens journaux satiriques en Afrique : Lassane Zohoré de l'hebdomadaire ivoirien Gbich. Il est l'invité de Frédéric Garat. RFI : Bon anniversaire. Puisque vous fêtez avec Cartooning for Peace, cette année, vos 20 ans d'existence. Vous serez présent ce jeudi 24 septembre à Paris, au Théâtre de la Concorde, pour une grande soirée placée sous le thème de la « Démocratie sous pression : dessiner pour résister ». Est-ce que les dessinateurs africains sont sous pression sur le continent ? Lassane Zohoré : Je crois que tous les dessinateurs dans le monde sont sous pression. Aujourd'hui, bon, on ne peut pas rire de tout, on ne peut pas forcément parler de tout, mais bon, on se bat comme on peut à côté des journalistes pour pouvoir gagner davantage notre droit à la parole, pour faire progresser la démocratie dans le monde. Voilà, donc, je pense qu’on n'échappe pas à ça. Heureusement que Cartooning for Peace existe pour que nous puissions aussi continuer à mener cette bataille-là. Justement depuis que Cartooning for Peace a été créé, donc en 2006, sous l'égide de Kofi Annan et du dessinateur français Plantu. Est-ce que vous diriez que l'association a contribué à améliorer la situation des caricaturistes sur le continent ? Oui, bien sûr, parce que, bon, il faut dire que pendant longtemps, le dessin a été considéré comme un divertissement. Et après, quand on a commencé à parler des problèmes politiques, les gens ont ouvert un peu plus les yeux pour voir ce que racontent les dessins. Il faut dire qu’un texte peut passer inaperçu, mais un dessin, c'est difficile que ça passe inaperçu. Voilà, donc, je pense que Cartooning for Peace a vraiment contribué à donner un statut aux dessinateurs sur le continent et aussi à se battre à leurs côtés. Parce que déjà, quand je prends le cas de Gado au Kenya, Zapiro en Afrique du Sud ou encore Willy Zekid au Congo, je pense que Cartooning s'est vraiment battu aux côtés de ces personnes-là pour la liberté d'expression. La caricature, ça reste malgré tout un outil de résistance et de mobilisation citoyenne en Afrique ? Oui, tout à fait. Tout à fait, parce que nous sommes sur un continent qui est en majorité analphabète. Donc, le dessin aide aussi à comprendre certaines situations. Un dessin qui critique une situation, ça parle beaucoup plus qu'un long texte. Donc, je pense que ça contribue largement à se battre contre des fléaux ou encore sur des situations qui n'arrangent pas vraiment la population. Justement en Afrique, là où l'info ne passe plus parce que les médias sont censurés, les radios coupées, les journaux interdits, un dessin, ça peut éveiller les consciences ? Déjà même, je prends la situation de Gbich que je connais le mieux, on a eu quand même à traiter pas mal de sujets qui ont contribué à faire prendre conscience à la population. Et je pense qu’on ne dira pas que les dessinateurs sont ceux qui portent le lourd fardeau de la liberté d'expression, mais on fait partie du combat et on apporte notre pierre à l'édifice. Les dessins peuvent vraiment contribuer à faire avancer des causes. En l'occurrence, Gbich, dont vous êtes le directeur, au cours de l'histoire récente ivoirienne, est-ce qu'il y a des dessins qui sont restés particulièrement emblématiques au cours des différentes crises qu'a connu le pays ? Bon, moi, ça va être difficile que je cite un dessin, mais il y a une période qui m'a particulièrement marqué quand il y a eu l'élection en 2010 entre Laurent Gbagbo et Ouattara. À ce moment, le peuple était vraiment stressé et nous, on a fait vraiment des dessins qui ont réussi à décrisper la situation parce qu'on a eu des témoignages en fait. Il y en a qui étaient complètement déprimés, mais grâce à Gbich, ils arrivaient à supporter cette période-là, parce qu'on arrivait à dédramatiser les situations, à dépassionner les débats. Et je pense que ça, c'est tout le travail des dessinateurs. C'est ce que vous dites d'ailleurs, je crois que c'est une de vos maximes : « Le dessin, c'est un poil à gratter en temps de paix et un apaisant en temps de guerre. » Exactement. Donc c'est un slogan qui a longtemps été utilisé par Gbich. Donc à chacun son rôle. Vous savez, les hommes politiques eux-mêmes acceptent bien la situation, mais ce sont les militants qui jouent souvent les gens zélés. Et moi, j'ai reçu parfois des coups de fil de menaces. Une fois, j'ai reçu un coup de fil où on me disait qu’on connaissait mes déplacements, les personnes que je fréquentais… les militants effectivement peuvent se montrer très zélés. Mais pour avoir échangé avec le président Ouattara et Gbagbo, eux, à leur niveau, il n'y a jamais eu de problème. En la matière, est-ce qu'il ne faudrait pas, Lassane Zohoré, un statut peut-être plus solide, professionnel, du dessinateur, un statut de dessinateur de presse par exemple ? Est-ce que vous y travaillez avec Cartooning for Peace dans les différents pays où vous êtes actif ? Oui, bon, déjà le dessinateur de presse est accepté comme un professionnel de l'information, donc je pense que ça aussi, c'est aussi le fait de s'être battu pendant longtemps. On avait un statut assez hybride, mais aujourd'hui, il y a même des pays où le dessinateur est carrément journaliste. Voilà. C'est un combat de tous les jours, il faut se battre pour pouvoir être reconnu et je pense qu’en Côte d'Ivoire, en tout cas pour nous, il n’y a pas de souci, nous sommes reconnus par le monde des médias. C'est un combat de tous les jours qu'il faut mener afin que le destinateur soit reconnu.
24/09/2026 • 04:45
C'est un Antonio Guterres sombre et alarmiste qui est apparu, à New York mardi 22 septembre, pour son dernier discours à la tribune de l'ONU. Après dix années passées à la tête des Nations unies, le secrétaire général a mis en garde contre la pollution de l'atmosphère et les dangers de l'intelligence artificielle. Mais quel est son bilan en Afrique ? Mahamat Saleh Annadif, tour à tour ministre des Affaires étrangères du Tchad et représentant spécial de l'ONU au Mali, répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Il est de bon ton de dire qu’Antonio Guterres a échoué dans sa mission de ramener la paix dans le monde. Est-ce que c'est vrai pour l'Afrique ? Mahamat Saleh Annadif : Moi je crois que d'abord c'est injuste de dire que Guterres a échoué. Et je voudrais profiter de votre micro d'abord pour rendre hommage à une personnalité humaniste exemplaire, qui a été toujours aux côtés des causes justes. Et depuis qu'il est à la tête des Nations Unies, vous avez vu qu'il était toujours du côté des Africains, il était toujours du côté des femmes et vous l'avez vu en mars 2024 à la frontière Égypte-Gaza, auprès des enfants de Gaza. Donc, c'est quelqu'un d'une personnalité exceptionnelle. D'autres exemples parlant des femmes, pour la première fois, c'est avec Guterres qu'on a connu des femmes africaines à la tête de missions de paix. Vous avez notre Bintou Keita qui a été cheffe de mission de paix en RDC. Vous avez Valentine Rugwabiza qui est cheffe du maintien de la paix en RCA. C'est autant de choses qui sont à mettre au crédit du secrétaire général Guterres. Maintenant, pour ce qui est de la paix, la Charte des Nations Unies donne la responsabilité de la paix dans le monde aux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies et surtout aux cinq membres permanents détenteurs du droit de veto. Le secrétaire général, il ne vote pas et il ne dispose pas de troupes. Je peux considérer qu'il est chef d'orchestre parce qu'il harmonise, il oriente, il coordonne les travaux du Conseil de sécurité. Et si je continue, je peux l'appeler comme un chef d'orchestre, sans baguette rigide, face à des musiciens qui déclarent toujours leur souveraineté, des musiciens souverains. Et donc les règles d'engagement, les financements des opérations de maintien de la paix dépendent des membres du Conseil de sécurité. Et malgré tout, les forces de maintien de la paix des Nations unies ont fait du travail. Et je ne peux pas du tout dire que Guterres a échoué. Au contraire, il a fait ce qu'il peut. Mais s'il y a un échec, il doit incomber aux membres du Conseil de sécurité et non au Secrétaire général des Nations unies. En 2023, le Mali a exigé le retrait de la Minusma, car il estimait que le bilan de cette mission de l'ONU était inadapté aux défis sécuritaires du pays. Qu'est-ce que vous en pensez ? Malheureusement, le constat aujourd'hui, c'est que l'insécurité s'aggrave. Les gens continuent à mourir. Il faut souhaiter, il faut espérer que la paix revienne dans ce pays que j'ai tant aimé. Alors, quelques mois avant le retrait de la Minusma, les Maliens avaient déjà expulsé Guillaume Ngefa, le chef droits de l'homme de cette mission de l'ONU. Est-ce que les autorités maliennes n'ont pas expulsé les Casques bleus tout simplement pour qu'il n'y ait plus de témoins de leurs éventuelles exactions contre les populations civiles ? C'est sûr que les missions de paix dans les pays défendent un certain nombre de valeurs, parmi lesquelles la question des droits de l'homme. Et souvent, dans les difficultés auxquelles on a eu à faire face, on constate que les pays parlent souvent de leur souveraineté, parlent d'ingérence. Et j'ai toujours dit à nos amis africains que, tant qu’on ne consolide pas le front intérieur, tant qu’on ne consolide pas la paix, l'ingérence extérieure va toujours être là. Et donc il faut en tenir compte. Je dirai tout simplement que la Minusma a fait du bon travail. Malheureusement, ça s'est mal terminé et je souhaite que la paix revienne au Mali. Pour la succession d'Antonio Guterres, qui vous paraît le mieux placé pour le 1ᵉʳ janvier prochain ? Nous sommes à notre troisième scrutin indicatif et jusque-là, ce qui se dégage, c'est que ce sont les femmes qui arrivent en tête de ces votes. Est ce qu'on ira vers l'élection d'une femme ? Est-ce que si le quatrième, cinquième vote indicatif ne donnent pas de résultats, est-ce que tout va être remis à zéro et est-ce qu'on va faire appel à d'autres candidats ? Tout ça, c'est entre les mains des membres du Conseil de sécurité et il est difficile de se prononcer à leur place. Est-ce que l'ancien président sénégalais Macky Sall a des chances ou pas ? Il est comme tous les candidats et jusque-là, c'est difficile de dire. Je vois tout simplement que l'ancienne présidente du Chili, elle a retiré sa candidature. Le président Macky Sall est encore sur la liste et il faut attendre, tout simplement. Donc le scrutin n'est pas encore définitivement joué pour une candidate latino-américaine ? Pas du tout. À ce stade, vraiment, il n'y a pas du tout de certitudes. Parce que, quand on compare ce scrutin aux anciennes élections où, dès le troisième vote, en général, il y avait une tendance qui se dégageait, ce n'est pas le cas pour le moment. Et donc les deux candidats africains, l'Ougandais Olara Otunnu et le Sénégalais Macky Sall, ne sont pas encore hors-jeu ? Pas du tout. Une élection n'est jamais gagnée à l'avance et il faut suivre et puis voir un peu quelle en sera l'issue. À lire aussiAssemblée générale de l’ONU: dans son discours d’adieu, Antonio Guterres prône un Conseil de sécurité ouvert à l'Afrique
23/09/2026 • 09:37
Sept forces d’opposition et groupes armés éthiopiens ont annoncé, dimanche 20 septembre, la formation d’une toute nouvelle alliance, la « Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie », avec l’objectif ambitieux de « destituer le gouvernement » et « établir un gouvernement de transition inclusif ». Que faut-il voir derrière l’annonce de cette nouvelle alliance, comment l’interpréter et quelles sont les réactions ? Mehdi Labzaé, chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste de l'Éthiopie, répond aux questions de Frédéric Garat. RFI : Cette annonce d'une alliance pour la survie unie contre le pouvoir éthiopien d’Abiy Ahmed est-elle surprenante ? Mehdi Labzaé : Surprenante, pas dans la foulée des événements précédents, avec des réunions qui avaient eu lieu entre les principaux membres de cette coalition naissante au cours du printemps. Néanmoins, elle est hautement paradoxale puisqu'elle rassemble des partis qui se sont fait la guerre pendant la guerre au Tigré, entre novembre 2021 et novembre 2022, mais aussi plus tôt ; c'est-à-dire dans les années entre la prise du pouvoir par Abiy Ahmed et cette guerre au Tigré en novembre 2020, dans les deux années, disons 2019-2020. Je pense notamment aux affrontements entre des groupes armés amhara et des groupes armés gumuz, qui sont aujourd'hui tous les deux représentés dans la coalition avec le mouvement démocratique du peuple Gumuz et le Mouvement national des Fano Amhara. Donc, ces deux groupes se sont vraiment battus dans le nord du Benishangul-gumuz. On a aussi dans la coalition le Mouvement démocratique des peuples du Benishangul qui représente des groupes qui ont pu prendre part aussi à des combats contre des mouvements nationalistes amhara. Puis, pendant la guerre au Tigré, on a le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, qui s'est battu contre des milices amhara dites Fano qui, à l'époque, étaient alliés au gouvernement fédéral. Aujourd'hui, on retrouve ces différents groupes dans la même coalition. On les retrouve aussi aux côtés du Front de libération oromo, de l'Armée de libération Oromo, officiellement, semble-t-il, quand bien même - y compris ces dernières semaines - on a vu des communiqués de la part du Front de Libération oromo qui était très critique de la présence de groupes armés amhara dans une région de l'ouest de l'Éthiopie qui s'appelle le Wellega, et qui a appelé au retrait de ces de ces groupes. Donc, reste à voir si c'est un effet d'annonce ou s'il va y avoir une vraie coopération politique et militaire entre ces groupes. Mais il est beaucoup, beaucoup trop tôt, pour le dire, à l'heure actuelle. Justement, il y a environ sept groupes qui sont réunis : trois principaux et quatre peut-être plus modestes. Est-ce que cette coalition peut être structurée ? Est-ce qu'il peut y avoir une colonne vertébrale, compte tenu donc des agrégats que vous venez de décrire, aux intérêts pas toujours communs, voire parfois opposés ? Beaucoup d'observateurs sont en effet assez sceptiques sur la sur la viabilité de cette coalition… On peut comprendre leur scepticisme avec peut-être une petite nuance sur le fait que dans les partenaires dits mineurs, il y a quand même des groupes qui ont une vraie base sociale, une vraie assise populaire au Benishangul-gumuz, et de l'autre côté, dans la région de l'Ogaden, avec un groupe qui a à son actif plusieurs décennies de militantisme politique. Donc, ce sont des partis qu'on considère peut-être périphériques sur une carte de l'Éthiopie, dans le poids démographique des peuples dont ils revendiquent la représentation. Néanmoins, c'est quand même des groupes qui peuvent être politiquement importants. C'est un peu la fin de la stratégie de division qui a été menée jusqu'à maintenant par le Premier ministre Abiy Ahmed, ça c'est une réalité ? Je ne pense pas que de son côté, le régime arrête une stratégie de division. La question est une nouvelle fois est ce que cette stratégie de division va commencer à être moins efficace ? On note qu’il n'y a pas de groupe du sud du pays présents dans cette coalition. C'est dans le sud de l'Éthiopie que la stratégie de division des oppositions et de cooptation des principaux leaders a peut-être été la plus efficace jusqu'à présent en termes de démobilisation des bases militantes. Et là, dans cette coalition, on constate l'absence de peuples du Sud. Comment réagit-on à Addis-Abeba et également au niveau de la société éthiopienne ? Est-ce qu'il y a des craintes ? Est-ce qu'on sent une tension ? À ma connaissance, je n'ai pas vu aujourd'hui de réaction du gouvernement fédéral. En revanche, on a vu que l'Autorité des médias suspendait la télévision du Tigray, qui est la télévision sur laquelle Zemene Kassie - qui serait donc le nouveau porte-parole de cette coalition - a fait la proclamation de la formation de cette coalition. Le fait que cet homme puisse faire une déclaration à la télévision du Tigray était est un symbole très important, puisqu'il a été leader des groupes Fano qui ont été impliqués dans ce qui était qualifié de génocide contre la population tigréenne entre 2020 et 2022. Donc, là, c'est un symbole très important qui est lancé au pouvoir fédéral. Mais, mis à part la suspension de Tigray TV, pour l'instant, je n'ai pas vu de réaction plus ancrée au sein du gouvernement fédéral. À lire aussiÉthiopie: sept groupes armés hostiles au gouvernement fédéral annoncent la création d'une coalition
22/09/2026 • 04:33
Les frontières africaines sont souvent présentées comme ayant été dessinées à la règle par les puissances européennes lors de la conférence de Berlin (fin 1884/début 1885). Une idée reçue, que déconstruit l’historienne Caroline Roussy, dans son livre intitulé La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines. Elle y montre notamment comment ces frontières ont été négociées, transformées et finalement entérinées par les populations qui vivent de part et d’autre. Elle répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Dans votre livre La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines, vous rappelez que les frontières du continent n'ont pas été tracées à la conférence de Berlin. Pourquoi cette idée reçue est-elle restée aussi ancrée selon vous ? Caroline Roussy : Nous avons appris dans les manuels scolaires à l'école, que les frontières africaines avaient été tracées lors de ladite conférence de Berlin. Donc, même des générations qui sont un peu plus âgées en France restent persuadées de la véracité de cette histoire. Cette histoire qui, bien évidemment, a été écrite par le dominant, le colonisateur. Alors qu'est-ce que la colonisation a changé dans la manière de délimiter et de contrôler les frontières ? Avant la colonisation, il y avait une grande variété de frontières. On ne peut absolument pas se les représenter comme des traits, des lignes bien délimitées, tel que cela a justement été imposé par la colonisation. Ces frontières entre royaumes, entre empires ou autres formations politiques, elles sont plus ou moins épaisses, toujours en suspens et aussi toujours renégociables. En fait, la colonisation a empêché le continent de respirer par lui-même, suivant des logiques endogènes, parce qu’effectivement, la ligne, le trait vont progressivement s'imposer. Il ne s'impose pas du jour au lendemain non plus. Il faut bien comprendre que les frontières sont des processus longs et lents qui s'installent dans la longue durée. Néanmoins, en effet, les colonisateurs ont imposés aux Africains la ligne de type westphalienne. Vous parlez dans votre livre de coproduction entre les colonisateurs et les pays africains pour le tracé des frontières. Est-ce que vous pouvez expliquer ce concept ? Il y a eu une coproduction entre des colonisateurs et des acteurs africains suivant des contextes précis. Les Africains ne sont pas totalement victimes de cette situation, mais ils ne sont pas non plus totalement libres. Ils évoluent dans un cadre qui est contraint et dont les règles sont imposées par les colonisateurs. En plus, quand il y a des négociations sur le terrain, notamment au moment de la démarcation, les colonisateurs et les acteurs africains n'étaient pas du tout inscrits dans les mêmes logiques. Il y a une véritable dissymétrie dans les projets, mais néanmoins, ponctuellement, il peut y avoir des collaborations pour des intérêts, des motivations diverses et variées qu'il convient bien évidemment de restituer. En réalité, ce sont les populations aussi au quotidien, en utilisant la frontière soit comme ressource, soit comme refuge, qui vont donner un sens à cette frontière et l'entériner dans l'espace, tout autant que la frontière va permettre de produire ces nouvelles pratiques. Pour avoir un exemple concret de ce que vous êtes en train de dire, est-ce qu'on pourrait prendre le cas de la frontière gambienne sur laquelle vous avez travaillé, une frontière qui paraît arbitraire ? Quand j'ai commencé ma thèse de doctorat, je me suis posée une question simple. Je me suis dit « mais qu'est-ce que fait cette Gambie au milieu du Sénégal ? ». C'est vraiment ce qui a motivé l'ensemble de mon travail de doctorat. Souvent, on dit que la Gambie est à l'intérieur du Sénégal. Or, il s'avère que la ratification de la frontière de Gambie date du 10 août 1889, tandis que les frontières du Sénégal sont plus ou moins arrêtées en 1895. Donc première découverte, ce n'est pas la Gambie qui est dans le Sénégal, c'est le Sénégal qui encercle la Gambie. En tout cas au moment des tracés par les colonisateurs. Pourquoi la Gambie, malgré tout, est une frontière qui est aberrante ? Parce qu’on retient, en tout cas juridiquement, certains l'appellent la frontière des dix kilomètres de part et d'autre des deux rives du fleuve Gambie. Donc dix kilomètres, un chiffre qui est arithmétique. Est-ce que ça correspondait à quelque chose sur le terrain ? Je vais vous dire que non, absolument pas. Et finalement, ce sont les populations qui l'ont faite exister ? Exactement. C'est pour ça que je parle de coproduction de la frontière. Parce que la frontière, ce n’est pas seulement une ligne, c'est une manière de l'habiter, de la contourner, de la vivre. Est-ce que les frontières qui existent aujourd'hui peuvent être remises en cause sous prétexte qu'elles sont l'héritage de la colonisation ? Sur le plan légal, c'est un petit peu plus complexe puisqu'en 1964, dans la Charte de l'Organisation de l'Unité africaine, la Conférence des chefs d'État a consacré le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Donc, quelque part, on ne les touche pas. Ce qui est assez paradoxal, c'est que dans les textes, on ne les touche pas, mais dans les discours, quelque part, on les remet en question telles qu'elles sont tracées aujourd'hui, mais on n'interroge jamais comment elles fonctionnent, pourquoi elles ont été tracées à tel endroit plutôt qu'à un autre endroit. En vrai, on ne les interroge pas suffisamment à mon sens. D'où la mauvaise réputation. En fait, j'ai souhaité ouvrir le débat dans cet essai. Je soutiens la thèse, qui est très contestée, en affirmant que la fin des frontières africaines n'aura pas lieu. Donc c'est intéressant de regarder à différents niveaux pour essayer de comprendre comment ces frontières tiennent, en dépit du fait qu'elles aient été tracées par la colonisation.
21/09/2026 • 05:09
Quels liens l’ancien président ghanéen Kwame Nkrumah a-t-il entretenus avec les milieux afro-américains ? Quels ont été les échanges entre le combat afro-américain et la lutte d’indépendance ghanéenne ? Le sujet est au cœur d’un livre qui sortira en librairie dans quelques jours (le 23 septembre). Il s’intitule La Seconde Émancipation. Dans cet ouvrage, l’essayiste américain Howard French retrace tout le parcours intellectuel du premier président ghanéen, figure majeure du panafricanisme, mais aussi les circulations d’idées et d’inspiration dans cet « Atlantique noir ». Howard French répond aux questions de Laurent Correau.
19/09/2026 • 04:31
Il y a 70 ans, quelque 50 écrivains et artistes noirs se réunissaient en septembre 1956 à la Sorbonne, à Paris, pour proclamer la renaissance de la culture africaine. Aujourd'hui, ce combat est-il gagné ou est-ce qu'il reste des citadelles à prendre ? Florence Alexis est l'une des deux commissaires de l'exposition qui accompagne le colloque organisé ce vendredi à la Sorbonne. Elle connaît d'autant mieux les enjeux du congrès de 1956 que son père, le grand écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis, y a participé. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'Histoire », a lancé Aimé Césaire à la Sorbonne, il y a 70 ans. En quoi ce premier Congrès des écrivains et artistes noirs a-t-il été fondateur ? Il est fondateur parce que, d'abord, il a lieu après le lancement de ce concept de négritude qui a été, comme vous le savez, inventé par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Et le Congrès des écrivains et artistes noirs se place dans cette lignée avec un axe très ouvert sur la culture et les arts. Est-ce qu'on peut dire qu'à l'époque, la colonisation a détruit la culture africaine et que l'enjeu, c'est cette renaissance de la culture, ou pas ? Oui, on peut le dire. Senghor le dit lui-même avec ses propres mots : « La Renaissance européenne s'est édifiée sur les ruines de la civilisation négro-africaine. La force américaine s'est engraissée de la sueur du sang nègre. C'est 200 millions de morts que la traite des nègres a coûté à l'Afrique, mais qui dénombrera les richesses perdues ? Grâce à Dieu, la flamme n'est pas éteinte. Le levain est resté au fond des cœurs et des corps meurtris qui permet aujourd'hui notre renaissance. » Si vous voulez, effectivement, il y a vraiment une destruction liée aux prédations coloniales, mais en même temps, il y a un appel à la renaissance sur ce qu'il reste et ce qui a pu survivre à la violence coloniale qui a précédé. Peut-on parler de la fin d'une domination occidentale sur la culture africaine ? À ce moment-là, oui, puisqu'il y a reconquête, si vous voulez. Il y a la redéfinition des appartenances. C'est une réflexion endogène, sur soi, qui permet aussi de se relier aux autres, parce qu'il y a peut-être un point qui est important à souligner, c'est que ces hommes ont traversé la Deuxième Guerre mondiale, comme vous le savez. Par exemple, un homme comme Léopold Sédar Senghor a combattu comme soldat français pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il a d'ailleurs frôlé la mort. Il a failli être exécuté par les Allemands à ce moment-là. Et donc, il y a aussi l'expérience du racisme et du nazisme qui éclaire la réflexion de ce congrès et qui, tout en défendant ses propres valeurs, s'attache vraiment à la notion d'universel et de lien avec le reste de l'humanité. Est-ce que c'est vrai qu'il y a eu, pendant ce congrès il y a 70 ans, un débat assez vif entre Senghor, qui croyait en une seule culture négro-africaine, et votre père, Jacques Stéphen Alexis, qui préférait parler de culture nationale ? Oui, il y a des débats qui sont en fait des approches, je dirais, à la fois philosophiques et politiques. Effectivement, mon père était plus attaché à défendre les approches nationales de la culture haïtienne. Mais je dirais qu'il y a un fond commun qui est partagé, même si les participants ne partagent pas tous les mêmes idées. Est-ce une façon pour votre père, à ce moment-là, d'affirmer les cultures caribéennes à côté des cultures africaines ? Les cultures africaines, elles ont survécu peut-être un petit peu mieux, mais les cultures caribéennes sont à peine définies à l'époque, même si les leaders du début du XXᵉ siècle, qui ont lancé les Congrès panafricains - c'est intéressant de le rappeler - sont tous des gens de la Caraïbe. Donc la notion même de panafricanisme, elle naît dans la Caraïbe, elle est lancée par des Trinidadiens et portée également par des Noirs américains et des Haïtiens. C'est intéressant de voir que cette idée panafricaine, elle émerge même du monde des diasporas africaines avant même de s'épanouir en Afrique, avec d'autres leaders au Ghana, au Kenya, etc. Mais c'est vrai qu'à l'époque, il y a manifestement un grand besoin de se définir en tant que Caribéens, et c'est cette voie que mon père a essayé d'exprimer au sein du Congrès, avec d'autres. Il y avait d'autres intellectuels de la Caraïbe, Édouard Glissant qui est encore très jeune, et Frantz Fanon qui va faire une communication très importante lors de ce congrès. Alors, en 1956, dans ce congrès, il y avait 52 hommes et une femme, une seule femme. Est-ce que tout cela ne paraît pas très anachronique aujourd'hui ? Oui, totalement. Je pense que là, il y a vraiment un impensé de la part des organisateurs et des délégués. Et il y a effectivement une seule femme sur la photo, elle s'appelle Clara Perez. En fait, elle est l'épouse du président du Congrès qui était un Haïtien. Un illustre Haïtien qui s'appelait Jean Price-Mars et qui a présidé ce congrès à la place d'un autre très grand intellectuel noir, qui s'appelait W.E.B. Dubois, un Noir américain qui a été interdit de passeport par les États-Unis ; de même, par ailleurs, que la délégation sud-africaine, qui à cause de l'apartheid n'a pas pu se rendre non plus au Congrès. Vous avez beaucoup de femmes qui auraient pu être présentes à ce moment-là, et il n'y en a aucune sur la photo, sinon Madame Price-Mars. Mais évidemment, il y a beaucoup de femmes comme Paulette et Jeanne Nardal, dont on reparle aujourd'hui bien utilement, comme Jacqueline Leiner, comme Lilyan Kesteloot, comme Joséphine Baker, qui a soutenu concrètement le Congrès des femmes, comme Sarah Maldoror, comme Gerty Archimède ou encore Suzanne Roussi Césaire, qui était l'épouse d'Aimé Césaire et qui s'était déjà illustrée comme une grande intellectuelle dans l'entre-deux-guerres. Donc les femmes sont absentes. Effectivement, je pense que c'est le fruit des mentalités de l'époque. Mais justement, dans l'exposition, on a traité ce sujet et on a rappelé ce que les femmes avaient déjà commencé à apporter à la réflexion. On le montre dans l'exposition. 70 ans après, est-ce que les combats de 1956 sont tous gagnés ou est-ce qu'il reste des citadelles à prendre ? Sur le champ culturel, en tout cas, quand on voit leurs préoccupations de l'époque, on se rend compte que les artistes se confrontent exactement aux mêmes difficultés aujourd'hui. Le recel de biens culturels, qui est déjà à l'ordre du jour dans les débats du Congrès, ce sont des problèmes qui sont encore d'actualité aujourd'hui. Vous parlez des recels de biens culturels, mais sur ce plan là, il y a quand même une petite évolution depuis une dizaine d'années, non ? Bien sûr qu'il y a évolution. Mais justement, c'est ça qui est intéressant : c'est de montrer que le Congrès de 1956 aborde déjà ces questions, même si les gens ne s'en souviennent pas bien et que, aujourd'hui, 70 ans plus tard, on voit quand même que c'est un combat qui a porté ses fruits, puisque ce sont des questions qui sont abordées prudemment, je dirais timidement, très progressivement. Mais en tout cas, le débat a porté ses fruits. Et aujourd'hui, effectivement, beaucoup d'œuvres d'art commencent à être rapatriées dans leur terre natale. Et donc, effectivement, vous avez raison, il y a des évolutions. Ce qui est intéressant, c'est de montrer que le premier Congrès des écrivains et artistes noirs, fondé par Alioune Diop, a vraiment ouvert ces débats et nous amène aujourd'hui à résoudre certaines questions qui étaient encore en suspens à l'époque. Florence Alexis, vous êtes l'une des deux commissaires de l'exposition qui accompagne le colloque de ce vendredi à la Sorbonne, à Paris. Quelles sont les pièces que vous tenez à exposer, à montrer au public, dans la partie dont vous avez la responsabilité, c'est-à-dire la mémoire d'un congrès, celui de 1956 ? Je me suis appuyée sur le fonds photographique de Présence africaine. Ce sont des documents plutôt anciens mais qui sont mal connus, notamment la magnifique affiche de l'exposition, qui était un dessin qui avait été offert par Pablo Picasso à Alioune Diop à l'occasion de ce congrès, et qui représente un des fils d'Aimé Césaire, à l'époque. Il y a évidemment une photo très connue qui est la photo du Congrès, où on voit la plupart des participants et dont nous avons parlé tout à l'heure. Et puis, il y a évidemment un portrait d'Alioune Diop, qui me paraît évidemment très important parce que c'était un homme qui était à la fois très discret, mais qui a été, on le voit aujourd'hui, terriblement efficace dans ses initiatives. Donc, c'est une figure qui gagne à être connue et qui devrait être mieux connue des jeunes Africains. Il y a une très belle photo qui vient des archives de l'humanité et qui montre Aimé Césaire, mon père Jacques Stéphen Alexis et l'écrivain noir américain Richard Wright, qui débattent debout dans la cour de la Sorbonne. Ça, c'est une image qui est moins connue. Il y a des portraits d'Aimé Césaire, il y a des photos, des débats et puis un très beau portrait, d'un homme qui a beaucoup compté - vous demandiez comment les choses avaient pu évoluer entre-temps - qui n'est plus de ce monde aujourd'hui, mais dont je suis heureuse de pouvoir prononcer le nom, qui s'appelait Okwui Enwezor, qui est un essayiste et un curateur du Nigeria. Il a été le premier Africain commissaire de la Biennale de Venise en 2015. Je dirais qu’il a fait basculer la présence des artistes non européens dans les grands événements artistiques mondiaux. Votre père, Jacques Stephen Alexis, a disparu en Haïti en 1961. Sans doute a-t-il été assassiné par les Tontons Macoutes de François Duvalier. Est-ce qu'aujourd'hui la République haïtienne a tout fait pour honorer sa mémoire ? Oui, la République haïtienne fait ce qu'elle peut dans la situation où elle est aujourd'hui. Puisque, vous le savez, l'État haïtien est en très grave difficulté actuellement et très menacé. Mais malgré ça, l'État haïtien a présenté officiellement ses excuses en 2022, quand nous avons eu la possibilité de célébrer le centenaire de mon père, qui est né en 1922. À l'occasion de la célébration de ce centenaire, l'État haïtien a présenté ses excuses. Face à la dérive politique et criminelle de votre pays, des troupes africaines, notamment tchadiennes, sont arrivées cette année à Port-au-Prince. Qu'est-ce que vous pensez de cette initiative africaine portée par la communauté internationale ? J'en pense beaucoup de bien. Je vois un témoignage de solidarité qui est extrêmement précieux parce que Haïti a eu l'occasion, à maintes reprises depuis son indépendance en 1804, de témoigner sa solidarité avec les pays africains et avec tous les peuples en lutte pour leur liberté. Donc, en ce sens, il est important qu'Haïti reçoive ce soutien de l'Afrique, parce que les liens avec Haïti et l'Afrique sont extrêmement forts, y compris culturels. Mais j'ai un peu peur du contexte actuel qui ne facilite pas ces initiatives, tout à fait louables et précieuses.
18/09/2026 • 09:25
La brouille entre le Mali et l'Algérie semble être terminée, notamment avec la visite cette semaine à Bamako du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb. À Paris, Luis Martinez est directeur de recherches au Centre de recherches internationales (Ceri). Il revient également sur l'arrivée spectaculaire le 30 août d'avions militaires algériens au Niger, l'autre grand pays du Sahel central. Quelles sont les ambitions d'Alger au Sahel ? Luis Martinez répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Les visites croisées des premiers ministres algérien et malien, est-ce que c'est le signe que la brouille est terminée entre Bamako et Alger ? Je pense que si, à ce niveau-là, il y a une visite mutuelle et puis des projets d'établissement d'un certain nombre de coopérations, je pense que oui. Il me semble que ce qui a d'abord été initié avec le Burkina Faso, puis après avec le Niger, et aujourd'hui avec le Mali, signifie très clairement qu’Alger a retrouvé, disons, un dialogue apaisé et sans doute plus constructif avec ses voisins de l'Alliance des États du Sahel. Côté malien, la rupture s'est faite en avril 2025, quand l'Algérie a abattu un drone malien à la frontière entre les deux pays. Le Premier ministre Maïga a alors accusé l'Algérie d'être un « État exportateur de terroristes ». Pourquoi cette volte-face aujourd'hui ? Je pense que ce n’est pas tant une volte-face qu'une exagération des propos tenus à l'époque par le président du Mali. Je pense qu'il y a un certain nombre de propos qui avaient été tenus aux Nations unies et ailleurs, qui, quand même, soulignaient un peu l'extravagance d'un certain nombre de propos. Ce qui n'était pas acceptable pour le Mali, c'était très clairement que l'Algérie cherche à avoir un droit de regard sécuritaire sur la frontière algéro-malienne, et en particulier cherche à dissuader toute forme de présence militaire extérieure. Parce que le drone, c'est essentiellement un drone turc. Il y avait une inquiétude que demain cette région-là devienne une zone d'observation pour l'armement turc, demain émirati, etc. Il y avait déjà le problème avec les Russes. Je pense que le message était plutôt, du côté d'Alger, que cela ne serait pas acceptable. Ce n'était, bien évidemment, pas acceptable aussi pour le Mali. Cela a entraîné la situation que vous avez décrite, de brouille, mais il me semble que ce à quoi on est arrivé assez rapidement, c'est que l'Algérie, comme le Mali, les deux pays ont besoin l'un de l'autre. Cela n’est pas possible d'avoir une relation conflictuelle, diplomatiquement problématique, dans la mesure où ces pays quand même partagent une zone extrêmement importante ensemble, plus de 1 000 kilomètres. Et surtout, l'Algérie doit sécuriser ses ressources énergétiques dans le Sahara et le Mali doit faire attention à ces groupes armés dans le Nord. Il me semble que le bon sens l'a emporté sur les propos et les attitudes de ces derniers mois. Est-ce que ce n'est pas la perte de la ville de Kidal au nord du Mali, le 25 avril, qui a conduit le numéro un malien, Assimi Goïta, à changer de stratégie vis-à-vis de l'Algérie ? C'est un autre élément qui vient s’ajouter, si vous voulez, dans la volonté malienne d'apaiser sa relation avec l'Algérie. C'est, plus globalement, la situation sécuritaire qui amène le Mali à se rendre compte aussi que, finalement, l'apport russe en matière de restauration de la sécurité n'est pas au rendez-vous et que les troupes maliennes ont énormément de mal, souffrent, ont beaucoup de pertes à chercher à restaurer une partie de leur souveraineté sur le territoire national, et encore plus proche autour de la capitale. Je crois que oui, cela participe très clairement du fait que l’apport turc et l'apport russe ne sont pas décisifs dans le renversement du rapport de force avec les groupes jihadistes. Est-ce que les Russes ont joué un rôle dans la réconciliation entre Bamako et Alger ? Sans doute. Parce que déjà, l'Algérie était assez mécontente de l'attitude russe à sa frontière. Il me semble qu'on a quand même eu entre la Russie et l'Algérie un petit peu de différend. Et ce différend, sans doute, qui s'est traduit aujourd'hui par le fait que les Russes eux-mêmes sont conscients que l'Algérie est pour eux importante dans la région, et qu'ils ne peuvent pas avoir une politique totalement indépendante et autonome de l'Algérie, sans prendre en compte la vision de l'Algérie. La Russie est quand même extrêmement dépendante de pays dans lesquels elle essaie d'étendre son influence. La présence toujours à Alger de l'opposant malien Mahmoud Dicko, l'imam Dicko, est-ce que cela ne reste pas une pomme de discorde tout de même entre Bamako et Alger ? Cela peut l'être si l'Algérie réitère les mêmes maladresses. Je pense aux maladresses qui avaient été celles formulées dans le passé, de chercher à être une sorte de théâtre dans lequel les Maliens pourraient se réconcilier. Je pense que l'imam Dicko est une figure très importante au Mali. Cela peut être, demain, un élément dans un dispositif plus global de réconciliation, mais c'est à l'Algérie à mesurer le fait qu’elle ne peut pas faire l'économie du sentiment, un petit peu, d'ingérence, d'amertume de l'armée malienne, de difficulté à comprendre. Bien sûr que l'Algérie, de par son expérience, considère que toute forme de répression militaire au Mali sera vouée à l'échec. Parce que la problématique n'est pas seulement jihadiste, elle est régionaliste, elle est indépendantiste, elle est islamique. Il faut donc trouver des formes de négociation au Mali. Mais la manière de l'avoir proposé n’a sans doute pas été forcément la meilleure. Et je crois que l'imam Dicko, lui-même, a l'air quand même de se mettre assez en retrait de cela. Au début du mois d'avril, le Mali a renoncé à soutenir le Front Polisario. C'était pourtant sa politique depuis plus de 50 ans. Bamako a reconnu la marocanité du Sahara occidental. Est-ce qu'aujourd'hui, après ces visites croisées entre Alger et Bamako, le Mali pourrait à nouveau changer d'avis ? Alors tout peut arriver parce qu'il y a eu brouille, puis réconciliation. Mais il me semble que plus globalement, sur le Sahara, il y a quand même un succès diplomatique marocain qui amène une grande partie des pays de la région, finalement, à aller vers le plan marocain qui est proposé. Il y a quand même le soutien des États-Unis, il y a le soutien de l'Europe. C’est peut-être le moment de considérer de faire un choix, quitte à ce que, du point de vue de l'Algérie, ce soit un petit peu abandonné. Il me semble ainsi que ce n’est plus forcément l'enjeu central. L'Algérie a compris que, dès l'instant où l'Union européenne, la France, les États-Unis, l'Espagne reconnaissent la marocanité du Sahara, il est quasiment illusoire de chercher à retourner quelques pays de la région dans l'espoir de faire de la résistance. L'enjeu ne se situera pas là. Il se situera peut-être dans des négociations qui nous échappent aujourd'hui, entre le représentant pour le Moyen-Orient l'Afrique, de l'administration Trump et des autorités algériennes, sur quelles seront les compensations éventuelles, quelles seront les formes d'accords ? Tout cela, pour l'instant, cela reste quand même assez difficile à percer dans les échanges qu'il peut y avoir. Entre le Niger et l'Algérie, la réconciliation est encore plus spectaculaire puisqu’au lendemain du coup d'État manqué du 29 août à Niamey, plusieurs avions militaires algériens ont atterri au Niger. Est-ce qu'on peut parler d'un changement historique dans la stratégie d'Alger, en Afrique, voire dans le monde ? Alors ce qui est sûr, c'est que ce message vient dire une chose très importante. C'est que le Niger, plus que tous les autres États du Sahel, est extrêmement important pour l'Algérie parce qu'il ne relève pas seulement d'une question sécuritaire ou d'une problématique de revendication autonomiste, mais il s'inscrit dans un projet plus global pour l'Algérie, qui est celui de relier le Nigeria à l'Algérie, via le Niger. Le Niger, c'est vraiment le point sur lequel l'Algérie pourrait éventuellement être amenée à vraiment être engagée militairement, si ce pays était amené à connaître des difficultés majeures sur le plan sécuritaire. C'est cela, le message que je retiens. C'est que l'Algérie fait passer clairement ce message que le Niger, non seulement c'est la grande puissance démographique de demain, avec peut-être 50 ou 60 millions d'habitants, mais ensuite c'est surtout l'État envers lequel l'Algérie doit avoir le plus d'attention si elle veut pouvoir demain relier le Nigéria et établir entre ces deux grands pays pétroliers, le gazoduc. Mais pas seulement, parce qu'il y a des tas d'autres projets qui sont en perspective, notamment avec le Nigéria. Je pense que là, oui, il y a un message important. Est-ce que cela pourrait se reproduire au Burkina, au Mali ? J'en doute profondément. Je crois que là on a vraiment un message qui est très clair, qui consiste à dire, le Niger, c'est un voisinage envers lequel l'Algérie souhaite établir une relation stratégique, et à partir de là, à s'engager militairement, éventuellement, si les autorités nigériennes le souhaitent. Ce qui est frappant depuis le 30 août, c'est que l'Algérie, pour la première fois de son histoire, envoie des troupes à l'étranger de façon…ostentatoire. Or, longtemps, l'Algérie a fait confiance dans son soft power, la nation révolutionnaire victorieuse de la France, pour exercer une forte influence politique en Afrique sans avoir besoin d'y envoyer des troupes ou des avions. Est-ce qu'au fil des ans, cette politique de prestige n'a pas montré ses limites ? Absolument de façon ostentatoire. Cette politique avait déjà montré ses limites sous la Libye de Kadhafi. Le Sahel était quand même beaucoup plus relié à la Libye de Kadhafi qu'à l'Algérie. L'avantage pour l'Algérie, c'est que Kadhafi, entre guillemets, entretenait une gestion qui permettait d'établir une certaine sécurité régionale, qui profitait à l'Algérie. Le fait que l'Otan, la France, le Royaume-Uni aient renversé la Libye de Kadhafi - on a vu les conséquences dans le Sahel, en Libye, mais surtout dans le Sahel - et à partir de là, on voit bien qu'il y a quand même dix années d'hésitation pour l'Algérie. Qu'est-ce qu'on fait ? On y va, mais ça veut dire qu'on accompagne les troupes françaises au Sahel. Cela, c'est impensable. La France est partie, les Russes y sont, cela ne marche pas. Finalement, l'Algérie va à petits pas. Mais je crois qu'elle y va vraiment dans un sens très précis, qui est celui de considérer que le Niger - et peut-être pas forcément le Mali et le Burkina - le Niger en particulier, va littéralement relever d'une diplomatie de privilégié, en quelque sorte, par rapport à l'Algérie dans ses relations, dans la perspective de voir, je le redis, le Nigeria et l'Algérie se retrouver reliés éventuellement par cet État que serait le Niger. Je crois qu'on est plutôt là-dedans. Si on le remet en perspective, c'était compliqué pour l'Algérie d'agir ces quinze dernières années. D'abord parce qu'il y avait la France. Ensuite, quand la France est partie, il y avait la Russie. Quand la Russie est empêtrée, aujourd'hui, les États du Sahel se fâchent avec l'Algérie. Donc là, on arrive peut-être à un moment donné où on n'a plus d'alternative, en Algérie comme au Sahel, pour trouver des compromis et essayer d'agir ensemble. À lire aussiMali: à Bamako, le Premier ministre algérien plaide pour un renforcement des relations entre les deux pays
17/09/2026 • 09:12
Et si le prochain Premier ministre du Maroc était une femme ? Ce serait une première dans l'histoire du royaume et cela pourrait bien arriver dans quelques jours. Mercredi 23 septembre, les Marocains vont élire leurs nouveaux députés. Qui a le plus de chances de gagner ces législatives, avec quel enjeu pour les cinq ans à venir ? Abdellah Tourabi enseigne à l'université Hassan 2 de Casablanca et tient une chronique dans le journal Tel Quel et sur la chaîne de télévision 2M. En ligne de Rabat, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Vu le leadership du roi Mohammed VI sur la vie politique marocaine, à quoi va servir le gouvernement qui va sortir de ces législatives ? Abdellah Tourabi : Bien sûr que les élections sont très importantes. Il y a une constitution et un changement constitutionnel qui a eu lieu en 2011, dans le sillage du Printemps arabe. Et, donc, dans cette Constitution, il y avait une évolution qui était majeure. Le roi reste une institution qui est une clé de voûte du système politique marocain. Elle est importante, elle est centrale. Mais aussi, les élections ont donné une légitimité qui est très particulière au chef du gouvernement et au gouvernement, qui sont responsables de tout le pouvoir exécutif. C'est la constitution du Maroc. C'est un changement qui était majeur à l'époque, en 2011. Le chef de gouvernement est issu du parti qui est premier aux élections. C'est un peu comme le système que l'on voit dans d'autres pays de type monarchie parlementaire, que ce soit l'Angleterre, l'Espagne ou d'autres pays. C'est-à-dire que même le roi est contraint par cette règle. Le roi doit choisir quelqu'un qui est issu du parti qui est arrivé premier. Ces élections sont donc importantes parce qu'elles vont nous donner, bien sûr, un nouveau chef de gouvernement, ou peut-être le même qui sera reconduit. Enfin, cela dépendra des élections. Mais cela nous donnera aussi un Parlement, qui est responsable entièrement de la loi. Contrairement à ce qui se passait au Maroc dans les années 1990 ou les années 2000, tout le pouvoir législatif appartient au Parlement. On l'a vu il y a un an avec les manifestations Gen Z, dont la répression a fait trois morts, la question sociale est brûlante. Est-ce que le parti au pouvoir RNI, du Premier ministre Aziz Akhannouch, ne risque pas de perdre ces élections ? Évidemment que la question sociale est très, très importante. On l'a vu. On l'a aussi vu avec les événements de Ceuta. En juillet dernier, des milliers de jeunes Marocains ont risqué leur vie, ont passé vers la ville, l'enclave de Ceuta. La question sociale est donc très importante. Bien sûr, il y a un problème d'éducation, un problème de chômage, un problème de création d'emplois. Selon le gouvernement sortant, il a fait de son mieux pour pouvoir résorber ces problèmes en généralisant la protection sociale, en introduisant une réforme du système éducatif, en créant de l'emploi. Mais du point de vue interne, cela reste insuffisant pour résorber, d'abord, cette masse de jeunes Marocains qui arrivent à l'emploi. On l'a vu récemment avec le classement PISA. Le Maroc était extrêmement mal classé dans ce classement international. Le gouvernement est en train de présenter son bilan pour demander une reconduction au pouvoir et pour arriver premier. Mais on verra. Enfin, je pense aussi qu'il y a beaucoup de frustrations, beaucoup d'insatisfactions chez les électeurs marocains, qui pourraient se traduire au moment du vote. À lire aussiMaroc: à une semaine des législatives, la hausse promise du salaire minimum peine à convaincre les jeunes Et du coup, est-ce que les islamistes du PJD, d’Abdelilah Benkirane, ne sont pas en mesure de revenir au pouvoir ? Alors vraiment, c'est un facteur X dans ces élections. Le PJD a gouverné le pays pendant deux mandats, 2011, 2016, et après 2016, 2021. Après, il y a eu un effondrement spectaculaire de ce parti, qui a perdu 102 sièges au Parlement. Il était premier pendant deux mandats, il est arrivé huitième aux élections de 2021. Il a perdu un million de voix. Bien sûr, il y a le retour d’Abdelilah Benkirane, qui était l'ancien chef du gouvernement, le retour à la tête du PJD. Maintenant, il est en train de mener une campagne qui est dynamique. Personnellement, je ne crois pas que le PJD va arriver premier, ni deuxième pendant ces élections, mais il pourrait probablement améliorer son score. Il mène actuellement une campagne qui est assez dynamique, que ce soit sur les réseaux sociaux ou que ce soit sur le terrain. Encore une fois, c'est un facteur X pendant ces élections. Je ne pense pas qu'il va arriver premier ou deuxième pendant ces élections. Je pense que l'objectif du PJD, du parti islamiste, en ce moment, c'est de renforcer sa place dans l'opposition et d'améliorer, évidemment, son score. Enfin, de revenir, parce que c'était un déclin vraiment spectaculaire lors des élections de 2021. Dans les partis de la coalition actuelle au pouvoir, il y a le PAM, fondé par un des conseillers du roi, Fouad Ali El-Himma. Est-ce que l'homme qui monte dans ce parti, ce n'est pas Fouzi Lekjaa, le président de la très puissante Fédération marocaine de football ? Est-ce qu'il vise le poste de Premier ministre ? Oui, c'est un candidat légitime à ce poste. Il faut dire qu'on le connaît dans le continent africain. C'est un des visages les plus connus du football africain, du football mondial. C'est le président de la Fédération marocaine qui a fait un travail exceptionnel dans le football marocain, et tout le travail fait sous sa présidence. Maintenant, l'arrivée de Fouzi Lekjaa a donné une impulsion supplémentaire à ce parti. Il est en concurrence avec Aziz Akhannouch, le chef du gouvernement. On voit très bien que ce sont les deux partis de la majorité qui sont en concurrence. Fouzi Lekjaa, de par ses fonctions, de par aussi sa popularité, qui est acquise grâce au football, est un candidat sérieux au poste de chef du gouvernement. Mais après cela dépendra. Est-ce que le parti va le préférer à Fatima Ezzahra El Mansouri qui est la cheffe de parti ? Cela dépendra aussi de l'investiture royale. Qui est la cheffe du parti actuellement, dites-vous ? Fatima Ezzahra El Mansouri. C'est un trio qui gouverne le parti, mais c'est elle qui coordonne cette direction. Fatima Ezzahra El Mansouri, qui est ministre de l'Habitat et maire de Marrakech, pourrait aussi être candidate au poste de chef du gouvernement. Ce serait dans ce cas la première fois qu'une femme dirigerait un gouvernement au Maroc ? Bien sûr. Enfin, cela dépend de l'arrivée du PAM premier aux élections. On parlait de Fouzi Lekjaa, qui préside la Fédération marocaine de football. Cela tombe au moment où le futur gouvernement devra organiser la Coupe du monde 2030 de football ? Oui, pour cette raison on appelle ce gouvernement le gouvernement du Mondial. C’est le gouvernement qui va gérer les affaires publiques, mais aussi lancer ou continuer tous les chantiers lancés par le Royaume : les infrastructures, la construction des terrains, la construction de nouveaux aéroports. Le Maroc compte énormément sur l'organisation de la Coupe du monde pour renforcer son développement économique, pour renforcer sa croissance et créer de l'emploi. Donc Faouzi Lekjaa est un candidat potentiel pour l’occupation du poste de chef de gouvernement. À lire aussiCoupe du monde 2030 de football: le Maroc veut augmenter sa capacité hôtelière de 60000 lits Depuis la crise de Ceuta de juillet dernier, le rush de quelque 70 000 migrants marocains sur l'enclave espagnole, le débat fait rage dans la classe politique espagnole. Qu'en est-il dans la classe politique marocaine pendant cette campagne au Maroc ? Bien sûr, au Maroc, cela a été un choc, pour ne pas le cacher. Ce qui s'est passé, les images qu'on a vues, est un choc pour l'opinion publique. Malheureusement, ce débat n'a pas été pris en compte par la classe politique marocaine. On n'a pas assisté à d'énormes débats, et il est en train d'être utilisé dans la campagne électorale pour fragiliser le gouvernement. On a vu des partis d'opposition qui attaquent le gouvernement sur ce terrain-là en disant que ces jeunes-là, s'ils avaient une meilleure éducation, s'ils avaient accès à l'emploi, on n'aurait pas vu ces images. Mais le débat n'est pas de la même intensité qu'en Espagne, parce qu'on sait très bien qu'en Espagne, celui qui est visé, c'est Pedro Sánchez, le Premier ministre espagnol, et son parti. C'est donc une occasion de le fragiliser davantage. Comme vous le savez, en Espagne, beaucoup pensent que les autorités marocaines ont volontairement fermé les yeux sur le passage de la frontière espagnole par ces quelque 70 000 migrants. Qu'est-ce que vous en pensez ? Franchement, je trouve cela, pour utiliser la formule de Jacques Chirac, « abracadabrantesque », cette idée, cette vision que le Maroc aurait permis pour différentes raisons. Première chose, le timing. Ces événements ont eu lieu au moment où le Maroc célébrait la Fête du Trône. Le jour même de la Fête du Trône, le roi lui-même faisait un discours qui incite à l'espoir, qui disait que le Maroc est sur la bonne voie, etc. Je ne pense pas que le Maroc organiserait ce genre de choses un jour aussi important, durant une célébration aussi importante que la Fête du Trône. Les festivités se déroulaient à quelques kilomètres de Ceuta. Deuxième chose, ce sont des Marocains qui se sont enfuis. Ce sont des enfants du Maroc qui se sont enfuis. Donc cela a fait beaucoup de mal au Maroc. Les images n'ont pas choqué seulement les Espagnols, mais ils ont choqué aussi les Marocains. On voyait des Marocains en train de fuir le Maroc parce qu'ils n'avaient pas d'avenir, parce qu'ils pensaient que, en Espagne, la situation serait meilleure. Et donc j'imagine mal pourquoi le Maroc organiserait ce genre de choses. Troisième élément, les relations entre le Maroc et l'Espagne n'ont jamais été aussi fortes que sous le gouvernement de Pedro Sánchez. Pedro Sánchez a reconnu le plan d'autonomie du Sahara. Donc, je ne vois aucunement quel intérêt a le Maroc à fragiliser ce gouvernement avec lequel tout se passe bien. Est-ce que la question du Sahara fait polémique ou au contraire consensus pendant cette campagne électorale ? Ah, non, non. Cela fait partie des trois choses qu'on considère comme des constantes, comme des choses sacrées au Maroc, c'est-à-dire la religion, l'Islam – c'est dans la constitution du Maroc –, la monarchie et le Sahara. Bien sûr, il y a un consensus total sur cette question-là. Même les opposants vraiment les plus farouches au pouvoir au Maroc considèrent que le Sahara fait partie du territoire marocain. Sur cela, il n'y a aucun débat au Maroc. À lire aussiCeuta: la colère monte contre les migrants, le gouvernement espagnol s'efforce de trouver des solutions
16/09/2026 • 08:26
Au Niger, deux semaines après sa disparition, on est toujours sans nouvelles de notre confrère Moussa Kaka. Mais aujourd'hui, Reporters sans frontières (RSF) parle de « disparition forcée » et dit avoir de bonnes raisons de penser que les autorités militaires de Niamey y sont pour quelque chose. Où en est la liberté de la presse au Niger et dans les deux autres pays du Sahel central, le Mali et le Burkina Faso ? Sadibou Marong est le directeur du bureau de RSF pour l'Afrique subsaharienne. En ligne de Dakar, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Depuis maintenant deux semaines notre confrère Moussa Kaka a disparu. Est-ce que vous avez de ses nouvelles ? Sadibou Marong : À ce jour, nous n'avons pas de nouvelles de Moussa et cela fait deux semaines, donc quinze jours, que Moussa Kaka, qui est un journaliste de renom et un des vétérans de la presse au Niger, n'a pas donné signe de vie. Nous estimons que nous sommes désormais dans une situation d'une extrême gravité et sommes légitimement en face d'un cas de disparition forcée, puisque nous avons toutes les raisons de penser que les autorités militaires, ou des éléments qui leur seraient liés, y sont pour quelque chose. En tout état de cause, leur responsabilité est engagée puisque, à ce jour, elles n'ont pas ouvert d'enquête afin de retrouver Moussa et d'établir les circonstances de sa disparition. Les autorités du Niger n'ont même pas communiqué sur cette situation, ce qui agrandit davantage les inquiétudes de la famille de Moussa Kaka et de ses collègues, et de l'ensemble des défenseurs de la liberté d'expression et de la liberté de la presse dans le monde. Le signal, pour nous, est que désormais, personne parmi les journalistes n'est plus à l'abri d'un enlèvement ou d'une disparition forcée, ou d'une arrestation arbitraire. C'est-à-dire que vous pouvez travailler pendant plusieurs heures dans votre rédaction pour informer les citoyens au nom de leur droit à l'information, et à la fin de votre journée, vous devenez victime d'une disparition forcée comme Moussa Kaka. C'est cela qu'il faut dénoncer et c'est cela qu'il faut combattre. Le deuxième signal, tout aussi grave de notre point de vue, est que cette sorte de déresponsabilisation qu'on perçoit quand on voit que cela fait quinze jours, un temps si long, que les autorités militaires qui gèrent le Niger, et qui sont pourtant censées protéger tous les citoyens, y compris Moussa Kaka, continuent d'observer ce silence inquiétant. À lire aussiAu Niger, une dégradation croissante de la liberté de la presse Cette année, le Niger a connu une chute de 37 places dans votre classement Reporters sans frontières de la liberté de la presse dans le monde. Le Niger a reculé à la 120ᵉ place. Pourquoi cette dégradation ? Disons, d'une manière générale, qu’il ne s'agit pas seulement du Niger, mais pour les États de l'AES, de l'Alliance des États du Sahel, il y a des chutes ici ou là, mais la chute la plus grave, 37 places, a été notée au Niger. Le pays a pris un certain nombre de décisions défavorables à la promotion de la liberté de la presse depuis 2025. Il y a d'abord l'utilisation de la loi sur la cybercriminalité, une utilisation, disons, assez abusive pour continuer à détenir des journalistes en prison. En 2025 et jusqu'à récemment, nous avions au moins cinq à six journalistes détenus au Niger. Actuellement, dans le monitoring que nous avons, il y a les cas de Moussa Tchangari, journaliste activiste toujours en prison, de même qu'un autre cas, Serge Mathurin, qui était un présentateur dans un média local, Canal 3. Mais le Niger a connu effectivement la baisse la plus importante au classement mondial de la liberté de la presse, et les journalistes étaient essentiellement poursuivis en vertu de la loi sur la cybercriminalité. Mais au-delà de cela, ce que nous percevons, c'est que c'est aussi un pays où on a eu le développement de cette coopération accrue entre les trois de l’AES, qui se sont dotés de leurs groupes, de leurs propres radios, de leurs télévisions et de leurs agences de presse, et qui ont toujours continué, un peu, à avoir comme objectif d'aligner leurs narratifs de la même manière. Les médias des services publics continuent à travailler pour faire rayonner les narratifs proposés par l'État, et le Niger est en plein dans ce cadre-là. Face à cette situation, on voit que le journalisme de qualité a un peu tendance à régresser et cela joue sur la chute du pays dans le classement mondial de la liberté de la presse. Quel est le reproche fondamental qui est fait dans les trois pays de l'AES, du Sahel central, aux journalistes standards ? Il faut d'abord dire que les coups d'État dans les pays du Sahel central, qui ont donc formé l'alliance des États du Sahel, ont tous été le catalyseur d'importantes violations de la liberté de la presse dans ces pays. On a vu, par exemple, que la notion de journalisme patriotique ou de traitement patriotique de l'information, c'est-à-dire un traitement qui est acquis au pouvoir en place, avait émergé au Mali avec l'arrivée d’Assimi Goïta à l'époque, qui bénéficiait d'un certain élan de solidarité assez populaire et qui s'était même permis de solliciter le soutien des médias à prêcher les bonnes paroles pour, « ne pas démoraliser la population et les forces armées ». Des journalistes pro-junte l'ont vulgarisé par la suite. Mais on l'a vu aussi au Burkina avec une forme encore plus grave, comme le montre la formation, le mois dernier, d'une quarantaine de journalistes à une « immersion patriotique », parce que c'était dans un camp militaire, en présence de deux ministres qui leur demandaient s'ils allaient être des journalistes professionnels ou patriotes, et ils répondaient par l'affirmative. Mais en analysant, on se rend compte d'une chose : les régimes militaires du Sahel veulent imposer une nouvelle forme de l'information qui est fondée sur un principe très simple. C'est-à-dire que si vous avez un narratif favorable au pays, vous êtes avec eux, vous êtes pour eux. Si vous vous efforcez d'être indépendant, vous êtes alors contre eux. L'objectif de ces autorités est donc, que les médias indépendants se taisent, et c'est la raison pour laquelle ils ont suspendu des médias internationaux. Ils ont corsé les processus d'accréditation, comme on est en train de le voir au Niger, en train de s'y préparer avec une nouvelle ordonnance pour les correspondants. Ces autorités ont aussi envoyé des messages de dissuasion à la presse locale. Tous ces paradigmes ont évolué depuis l'année dernière avec ce qu'on peut considérer comme une nouvelle trouvaille : le récit, le narratif souverain, la souveraineté médiatique. Une manière pour eux d'estimer que leurs pays sont trop souvent racontés de l'extérieur par, disons, des voix qui ne sont pas forcément les leurs, qui façonnent certainement négativement leur image. Pour nous, le préalable, c'est véritablement de permettre aux journalistes locaux de jouer leur rôle par la production d'informations professionnelles, responsables et dignes d'intérêt. Mais on voit que cela n'est pas le cas. Par exemple, au Mali, les journalistes Chahana Takiou et Abdrahamane Keita ont publiquement challengé les autorités et se sont retrouvés en prison, tout comme Youssouf Sissoko, d'ailleurs. Nous continuons à demander l'abandon des charges et leur libération. C'est cela, un peu, la différence fondamentale. Ces autorités sont dans une dynamique de traitement patriotique de l'information, de contrôle du récit, de contrôle du narratif. Alors que le journalisme en soi, le préalable, c'est véritablement de permettre aux journalistes locaux, d'accepter qu’ils puissent jouer leur rôle par la production d'informations professionnelles. Mais si vous n'êtes pas avec eux, si vous faites des critiques, vous êtes pris le lendemain ou le même jour. À lire aussiRSF s'inquiète après la disparition du journaliste Moussa Kaka au Niger Est-ce que Moussa Kaka n'est pas la preuve justement qu'on peut être à la fois un journaliste indépendant et un citoyen patriote qui aime son pays ? Moussa est la preuve de la résilience dans le journalisme tel qu'on le voit. C'est pourquoi il est important de se mobiliser et de se lever pour des journalistes comme Moussa Kaka. Il y en a beaucoup d'autres dans ces pays du Sahel. On sait, par exemple, que Moussa Kaka subissait des pressions de la part des autorités depuis octobre de l'année dernière, puisqu'il a été interpellé avec un certain nombre de journalistes. C'est-à-dire que, de plus en plus, on voit l'émergence d'un nombre important de journalistes qui pensent à faire un journalisme de qualité et un journalisme digne d'intérêt, au nom du droit des populations du Sahel à l'information. Moussa Kaka, pendant près de 30 ans, n'a fait que cela. Et il y en a beaucoup d'autres, malheureusement, qui sont tellement persécutés - qui étaient obligés de se retrouver dans d'autres pays en exil, qui sont allés créer des médias à partir de l'étranger – et d'autres qui sont toujours résilients, et qui restent, et qui continuent à faire un journalisme, et un journalisme de qualité. Pour ces gens-là, il faut se lever pour protéger et accompagner ces gens, pour que le journalisme ne meure pas, pour que le Sahel ne soit pas ce grand trou noir de l'information. Ce que note le tout dernier rapport de WAJSIC (Whistleblowers and Journalists Safety International Center, ou Centre international pour la sécurité des lanceurs d'alerte et des journalistes en français), une ONG qui est basée au Ghana et qui lutte pour la protection des lanceurs d'alerte et des journalistes, c'est qu'à la différence de leurs confrères du Burkina et du Mali, les journalistes du Niger qui sont persécutés ne partent pas en exil. Effectivement, ça nous l'avons documenté et nous le notons. Comparé au niveau assez faible de journalistes du Niger qui ont quitté le pays, il y en a quand même, il y en a un peu, un nombre très petit, qui a été obligé de partir pour ne pas aller en prison, et d'autres qui ont été tellement persécutés qu'ils ont été obligés de faire autre chose que du journalisme, et d'autres qui sont restés malgré les persécutions. Aujourd'hui, si on prend le cas du Burkina Faso, c'est quand même le pays où il y a un nombre extrêmement important de journalistes en exil. Parce que là, le niveau de répression est tellement grave comparé au Mali ou au Niger, même s'il y a des Maliens aussi qui sont partis en exil. Le Burkina Faso a actuellement un nombre important, comme l'a effectivement souligné le dernier rapport, qui est un excellent rapport de WAJSIC et de Sahel Horizon sur le nombre de journalistes en exil. Mais cela, on peut le comprendre parce que c'est le caractère très féroce de la répression des journalistes au Burkina qui l'explique. On avait vu, par exemple, des acteurs non étatiques dans la répression des journalistes, qui avaient joué un rôle négatif. Par exemple au Mali, c'était le collectif de défense des militaires, au Niger, le collectif de soutien au CNSP. Mais au Burkina, par exemple, on voit autre chose, l'émergence de nouveaux acteurs comme les membres du Bataillon d'intervention rapide de la communication, Bir-C, qui en réalité, est une milice numérique qui comprend aussi bien des activistes et des proches du pouvoir, mais qui mène des campagnes de désinformation, de dénigrement et de harcèlement en ligne, contre quiconque ose critiquer les autorités. Les journalistes font partie de ces cibles-là. Donc la répression au Burkina est devenue extraordinairement féroce. On a tous les cas de journalistes portés disparus : Serge Oulon, Moussa Sareba et beaucoup d'autres. C'est quand même le pays le plus difficile dans le Sahel, comparé au Niger, par exemple. Vous êtes le responsable de RSF pour l'Afrique subsaharienne. Vous êtes basé à Dakar, est-ce que vous restez en contact avec les autorités de ces trois pays du Sahel central, afin d'essayer de défendre un espace de liberté en faveur des journalistes ? Tous les jours, nous continuons nos actions de plaidoyer en direction des États du Sahel, avec des engagements réguliers avec les autorités, en utilisant les espaces de discussion existants. Il se trouve souvent aussi que certaines autorités peuvent être fermées au dialogue et aux discussions, mais nous créons toujours le cadre adéquat pour les amener à la discussion. Par exemple, dans le cadre de la mise en œuvre de notre campagne — qui est une campagne dédiée qu'on mène depuis toutes ces années-là –, protéger les journalistes et promouvoir le droit à l'information au Sahel, nous avons soumis aux autorités du Sahel et à certains des autres États la Déclaration pour le droit à l'information au Sahel, que nous avons lancée au siège de l'Union africaine et que nous continuons de présenter aux États pour sa signature. Il y a des pays qui signent, comme par exemple la Mauritanie, la Côte d'Ivoire, et d'autres pays sahéliens ont signé. Actuellement, l'objectif, c'est de parvenir à faire signer la déclaration par les autorités du Sahel, les autorités de l’AES. Et parallèlement aussi, nous menons des actions de réponse d'urgence en faveur des médias de ces pays, nos soutiens aux radios communautaires, toutes les actions d'assistance aux journalistes en exil, et ceux en détention, et sur telle et telle interpellation ou sur telle et telle violation de liberté de la presse. Est-ce que vous avez des contacts directs avec les autorités du Niger, par exemple, ou du Mali ? Ce qu'on peut dire, c'est qu’elles restent souvent fermées, mais souvent elles communiquent de manière assez laconique. Mais souvent, elles ont une perception qu'on voit un peu cantonnée à ces critiques. Mais pour nous, ce qui est important, notre rôle n'est pas forcément de plaire, mais notre rôle est de servir de société civile, de vigie de société civile africaine dynamique, qui puisse alerter les autorités pour redresser la barre. Et on vient souvent avec des solutions, et c'est ça qui est important, qu'il s'agisse du Mali, du Niger, du Burkina Faso, du Tchad et de l'ensemble des pays sahéliens.
15/09/2026 • 11:15
Il est le magistrat sénégalais qui tient tête à Donald Trump. Depuis le départ forcé de Karim Khan il y a trois mois, Mame Mandiaye Niang est le procureur par intérim de la Cour pénale internationale, et il subit les foudres des États-Unis, qui reprochent à son tribunal d’avoir lancé des poursuites contre deux dirigeants de l’État israélien. « Nous sommes dans la tempête et c’est un test de résilience », confie-t-il à RFI. La CPI est-elle face à une menace existentielle ? En ligne de La Haye, aux Pays-Bas, le magistrat répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : La Cour pénale internationale est-elle une juridiction supranationale, corrompue et fatalement politisée comme disent les États-Unis ? Mame Mandiaye Niang : Une juridiction corrompue ? Non. Une juridiction supranationale… tout dépend de comment on interprète le mot. Ce qui est sûr, c'est qu'il s'agit d'une juridiction qui a été mise en place par la volonté de plusieurs États. Aujourd'hui, on en compte un peu plus de 120. Est-ce que supranationale signifie au-dessus des nations ? Et ce d'autant de prérogatives à l'encontre de ces pays ? Là aussi, c'est non. En fait, nous sommes là à la disposition des États qui peuvent bien nous saisir comme alternative à une absence de justice nationale. Une juridiction politisée, disent les Américains, parce que vous avez lancé en novembre 2024 des poursuites contre le Premier ministre et l'ancien ministre de la Défense d'Israël. Cela ne veut pas dire qu'il s'agit d'une juridiction politisée. Maintenant, pour qui connaît le type de crime dont on est saisi, il s'agit de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre ou de génocide. Vous savez bien qu'il s'agit là de crimes à la base desquels il y a parfois des motivations idéologiques, religieuses ou politiques. Mais non, en vérité. En fait, notre démarche est une démarche technique qui consiste à voir si ces crimes ont été commis avec cette intentionnalité qui peut parfois effectivement être bien politique. Mais nous, en ce qui concerne notre démarche, effectivement, c'est la démarche des praticiens du droit qui regardent si des infractions ont été commises et si on a effectivement la compétence pour les juger. Et lors de cette décision, vous avez également lancé des poursuites contre trois dirigeants du Hamas ? Tout à fait, parce qu'en fait, nous avons procédé à des enquêtes. Et des enquêtes que je peux dire légitimes, et donc nous avons effectivement procédé à des investigations qui ont abouti à ces mandats d'arrêt que vous mentionnez. En novembre 2024, quand votre Bureau de la Cour pénale internationale a lancé ses mandats d'arrêt contre ces deux dirigeants israéliens, le Premier ministre et l'ancien ministre de la Défense, est-ce que vous saviez que tout cela déclencherait les foudres de Washington ? Est-ce qu'on savait ? Certainement. Et ça, c'est dans la nature de la justice que notre action a souvent comme conséquence de contrarier. Donc, de ce point de vue, effectivement, nous savions bien. Et puis, il ne faut pas oublier que bien avant cela, il y a eu toute une série de contestations qui ont entouré la saisine de notre Cour par rapport à cette situation. Ça, c'est bien avant novembre 2024. Il y avait même eu des contestations légales devant notre juridiction. Et je crois d'ailleurs que, lors de son premier mandat, Donald Trump avait déjà sanctionné une magistrate de la CPI, la Gambienne Fatou Bensouda, non ? Tout à fait. À l'époque, elle était procureure. Elle avait été mise sous sanctions et de telles sanctions, en fait, n'ont été enlevées par le président Joe Biden qu'après le changement au niveau de la tête de l'exécutif américain. Mais au vu du tremblement de terre que cela a provoqué depuis deux ans, est-ce que vous ne vous dites pas aujourd'hui que, si c'était à refaire, vous ne le referiez pas ? Écrire l'histoire, à mon avis, c'est toujours une sorte d'exercice qui se prête à tous les fantasmes possibles. Mais par contre, ce qu'on peut dire, c'est : est-ce qu'en regardant ce qu'on a fait, c'était une action légale et légitime ? Et par rapport à ça, je crois qu’il n'y a rien à enlever de ce qui a été fait. Le monde est aujourd'hui témoin de partout où on intervient, que ce soit à Gaza ou ailleurs. On a beau nous critiquer, mais pour chacune de ces situations, quand on les regarde, on ne peut pas dire qu'une réponse judiciaire n'est pas souhaitée. Donc, si c'était à refaire, vous le referiez ? Oui, comme j'ai dit, ce qu'on a fait était tout à fait légal. Et aujourd'hui encore, cette situation, en fait, continue de retenir notre attention. Aujourd'hui, vous voilà donc sous sanctions des Américains, comme plusieurs autres magistrats de la Cour pénale internationale. Concrètement, cela veut dire que vous ne pouvez plus utiliser de carte bancaire, par exemple ? Non, ça ce sont juste un des inconforts. Notre vie personnelle et quotidienne est affectée, mais en fait, chacun de nous essaie de s'ajuster comme il peut. Et donc, comme la plupart des cartes bancaires utilisées en Europe sont adossées à des banques américaines, vous ne pouvez plus faire vos achats avec une carte bancaire ? Ah non ! On ne peut pas faire d'achats avec les cartes bancaires. En fait, il y a des services auxquels on a théoriquement accès, mais, puisqu'ils requièrent des cartes de crédit comme « booker » (réserver) un hôtel ou acheter un billet d'avion ou un billet de train, la plupart de ces services aujourd'hui nous sont difficiles. Et vous êtes obligés de passer par un tiers ? Oui, on est obligé de passer par un tiers, y compris aussi, pour le moment, avec l'appui de la Cour elle-même qui nous permet de faire certaines choses qu'à titre individuel, il n'est plus possible de faire. Donc, le monde, en fait, découvre qu'il y a une très grande dépendance par rapport à une technologie ou bien par rapport à des outils de paiement qui sont exclusivement détenus par un pays. Par les États-Unis ? Oui, tout à fait, par les États-Unis. J'ai vécu jusqu'à quasiment mes 35 ou 40 ans sans aucune carte de crédit. Ça rend la vie difficile, mais pas impossible. Et je crois que j'appartiens aussi à un corps où on sait qu'on doit se préparer à faire face à des représailles liées aux contrariétés des gens qui n'aiment pas notre action. Et au-delà de votre cas personnel, Monsieur le juge, est-ce que les sanctions américaines entravent le fonctionnement de votre Bureau et notamment ses investigations ? De là à dire que notre action est entravée, je crois que c'est non. C'est-à-dire, il ne faut pas négliger l'impact effectivement des menaces, des représailles et surtout même d'actions futures. On ne peut pas dire que ça n'a pas d'impact, mais en même temps, pour nous, c'est une sorte de test de résilience. Nous sommes en train d'organiser aussi notre résilience par rapport à toutes ces technologies américaines dont on a pu être particulièrement dépendant. Aujourd'hui, on fait notre travail, on explore aussi des alternatives à toutes ces technologies-là. Et puis on explore aussi peut-être d'autres moyens de travail qui, dans l'immédiat, peuvent se révéler moins efficaces, mais quand même qui nous permettent de faire ce travail extrêmement important qui est le nôtre. Alors, vu que les Américains menacent de sanctions les juristes, les ONG qui travaillent avec vous, est-ce que vous n'êtes pas tout de même de plus en plus isolé ? Bon, c'est déjà le cas. En fait, il y a un certain nombre d'ONG qui ont déjà fait l'objet de sanctions et effectivement, il y en a d'autres qui le sont. Mais de là à dire que nous sommes isolés, non ! Je crois que, pour qui connaît comment la Cour a été créée et ce dont elle a besoin pour fonctionner, on ne peut pas être isolé parce que, quand même, nous sommes le produit de la volonté de plus de 120 États. Ce sont ces États qui nous donnent les budgets et qui, par leur coopération, nous permettent de fonctionner. Donc, nous ne serons isolés que si ces États nous lâchent. Maintenant il ne faut pas contester le fait qu'on vive une tempête avec quelques retraits ici ou là. Mais je crois que, de façon générale, nous bénéficions encore du soutien de tous ces États par la volonté desquels nous existons. Est-ce que vous avez accès aux outils américains de l'intelligence artificielle, ou est-ce que vous êtes obligé de passer par les outils d'autres pays comme la Chine ou les pays de l'Union européenne ? Nous y avons accès parce que la Cour ne fait pas encore l'objet de sanctions institutionnelles, comme ils disent, qui ont été brandies depuis un certain temps, mais qui, en fait, n'ont jamais été déployées. Et donc l'accès à ces outils, d'un point de vue institutionnel, est toujours possible. Oui, c'est-à-dire que la prochaine étape contre vous, ça pourrait être des sanctions américaines contre l'institution CPI, Cour pénale internationale ? Oui, tout à fait. Donc, c'est quelque chose, en fait, qui a été brandi, dont on a parlé depuis un certain temps, qui aurait la conséquence, effectivement, d'interdire à toutes ces compagnies tech américaines de coopérer avec la Cour en tant qu'institution. Pour le moment, ce n'est pas le cas. Et ces compagnies, en fait, qui coopéraient avec nous, peuvent parfaitement continuer à le faire. À plusieurs reprises, Mame Mandiaye Niang, l'État du Sénégal, votre pays donc, par les voix de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, vous a promis soutien et solidarité. L'Union européenne également, mais est-ce que ces soutiens sont suffisants ? D'un point de vue déjà de la symbolique, moi je pense que c'est extrêmement important parce que, que ce soit le Sénégal, mon pays que vous avez cité, ou l'Union européenne qui se trouve aujourd'hui être le soutien le plus important qui nous permette de fonctionner, dans ces deux cas, ça va même au-delà de la symbolique. Parce que si on est à même de fonctionner, c'est à la faveur de tous ces soutiens. Donc à titre personnel, mon pays en a fait plus que je pouvais attendre parce que je mesure la vulnérabilité possible des pays comme le mien. Mais aujourd'hui, le soutien que j'ai reçu depuis le début des sanctions a été un soutien haut et fort. Et c'est ce même soutien aussi que je reçois aujourd'hui de la France et de l'Union européenne. Et quand vous entendez les paroles de Diomaye Faye ou d'Ousmane Sonko, ça fait du bien, j'imagine ? Absolument. Ça fait du bien. Et aussi, ça fait de la fierté d'entendre que mon pays est derrière moi et que mon pays défend ses principes. Parce qu'il ne faut pas oublier quand même que le Sénégal a été le premier pays à ratifier le traité de Rome, et c'est quelque chose aujourd'hui qui est marqué dans les livres d'histoire. Et aujourd'hui cette tradition de défendre les principes. Et ça, c'est un hommage à Abdoulaye Wade ? Absolument. Et je crois que de ce point de vue, en fait, la diplomatie sénégalaise, je dois dire, à travers même les personnages politiques qui l'ont animée, a quand même fait preuve d'une certaine constance que je salue. Est-ce que, depuis que vous êtes sous sanctions américaines, vous avez des renforts financiers de la part d'autres États, notamment en Europe ? Ce qui est aussi une manifestation de soutien très claire, c'est que les contributions des États ont été déposées avec une très grande diligence. Donc, les États, quand même, ont été particulièrement diligents à donner leur contribution au niveau du budget régulier qui nous permet de fonctionner. Quels États, par exemple ? En fait, quasiment tous les États. Je crois que paradoxalement, malgré en fait cette situation qualifiée de tempête, donc la Cour, du point de vue des liquidités, est en très bonne santé. Le Tchad, le Burundi, les trois États de l'Alliance des États du Sahel… Depuis quelques mois, plusieurs pays africains annoncent leur départ de la CPI et pour certains à la suite de pressions américaines. Est-ce que ce lâchage ne vous inquiète pas ? Je crois qu'à travers les arguments qui ont été avancés, il y a eu beaucoup de malentendus. À certains, on leur a fait peur en leur indiquant qu'il y avait des mandats d'arrêt secrets contre eux. Et dans tous ces cas-là, c'était complètement faux. Aujourd'hui, le Niger ou le Burkina Faso ne sont même pas des pays de situation. Cela veut dire qu'il n'est pas envisageable d'avoir des mandats d'arrêt lancés contre qui que ce soit dans ces pays. Donc apparemment, il y a beaucoup de malentendus à travers aussi, en fait, des campagnes vicieuses et sournoises qui travestissent notre mandat. Est-ce à dire, Monsieur le Procureur, que vous espérez faire revenir le Tchad ou le Burundi, ou le Mali sur sa décision ? En tout cas, nous serons ouverts au dialogue pour l'idéal de justice internationale. J'ai du mal à croire qu'il y a quelque part au monde quelqu'un qui peut ne pas embrasser cet idéal-là. Vous comptez en effet plus de 120 membres, mais il n'y a pas dans la CPI trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, les États-Unis, la Russie et la Chine. Il y a ces pays qui commencent à vous quitter. Est-ce que la CPI, 30 ans après sa naissance, n'est pas dans une très grave crise du trentenaire ? Est-ce qu'elle n'est pas face à une menace existentielle ? En fait, il peut y avoir des soubresauts et des tumultes. Et aujourd'hui, c'est tout le multilatéralisme qui est secoué. Mais j'ai du mal à croire qu'il s'agit d'une crise existentielle. Cette Cour est la résultante d'un effort constant, continu depuis pratiquement plus d'un siècle. Et bien entendu, on a eu une embellie à la fin des années 90 qui a rendu des consensus relativement faciles. Certains de ces consensus sont en train plus ou moins d'être bousculés, mais je crois que nous reprendrons le dessus parce que nous représentons un idéal qu'on ne peut pas effacer : l'idéal de justice internationale, on ne peut pas le mettre sous le boisseau quand le système national ou régional est défaillant. Donc, vous attendez le départ de Donald Trump de la Maison Blanche ? En fait, je ne le dirai pas comme ça parce que les États-Unis ont la souveraineté d'élire qui ils veulent. Mais je dirais qu'après ces moments difficiles viendront des moments plus calmes. Est-ce qu'il faudrait que la Cour pénale internationale renonce à poursuivre les ressortissants des États non membres ? Les Américains, par exemple, même s'ils sont soupçonnés d'avoir commis un crime sur le territoire d'un État membre de la CPI ? Je pense qu'en fait, il y a quelque chose à clarifier. Nous tenons cette souveraineté des États membres. Ces mêmes États membres, si vous regardez bien, en France, au Sénégal… n'importe quel pays que vous prenez, on y juge des étrangers. Un Américain qui, en France, commet un crime, on ne peut pas imaginer que ce serait une violation de la souveraineté américaine de le juger. Aux États-Unis, on juge aussi des étrangers tous les jours. Et je crois que si ce schéma est clair, la seule question qu'on doit nous poser est de savoir : est-ce que vous avez la légitimité pour juger des citoyens étrangers ? Mais tout dépend de là où ils ont commis les crimes et s'ils ont commis les crimes dans le territoire d'un État qui veut bien qu'on s'occupe de cette situation dans son territoire, on ne peut pas défaillir. Pas de compromis, même si cela pourrait arranger vos relations avec Washington ? Je crois qu'en fait, de ce point de vue, il y a plusieurs mécanismes. C'est-à-dire que ce que vous appelez compromis, c'est qu’il y a beaucoup de mécanismes aujourd'hui qui permettent en fait d'éviter certains conflits. Nous, nous sommes une juridiction qui ne revendique pas la primauté, quels que soient les criminels. Si leur pays veut bien les juger, nous on veut bien se retirer et les laisser les juger. Et ça, c'est ce qu'on appelle le principe de complémentarité qui est au cœur du traité de Rome. Cela veut dire qu'il n'y a rien de rigide dans notre action. Et ultime question, vous êtes actuellement le chef par intérim du Bureau du procureur de la CPI. Est-ce que vous êtes candidat au poste de chef du bureau en succession de Karim Khane pour le début de l'année prochaine ? Cette élection n'est pas encore à l'ordre du jour. Je préfère vraiment me concentrer sur le travail qui est le mien aujourd'hui au côté de ma collègue, Nazhat Shameem Khan. Nous avons des staffs qui ont traversé une période très difficile. Nous avons aussi beaucoup de situations avec aussi beaucoup de victimes qui attendent notre action. Et aujourd'hui, je crois que notre préoccupation immédiate, c'est de vraiment prendre tout cela en charge plutôt que de penser à des questions d'ambitions personnelles pour le futur. À lire aussiMame Mandiaye Niang, procureur de la CPI, sous sanctions américaines
14/09/2026 • 15:26
Le chantier du complexe sportif d'Olembé au Cameroun fait de nouveau parler de lui. Annoncé par le gouvernement il y a une dizaine d'années comme un projet phare d'infrastructure sportive, parmi ceux qui étaient destinés à accueillir les matchs de la Coupe d'Afrique des nations qui s'est jouée dans le pays entre janvier et février 2022, le chantier pour l'achèvement des travaux du complexe est à l'arrêt. Au quartier Olembé, dans la périphérie ouest de la capitale Yaoundé, un écrin de 60 000 places est bien sorti de terre, mais les travaux d'embellissement et plusieurs structures annexes restent inachevés. Le complexe d'Olembé fait aussi désormais l'objet de plusieurs procédures contentieuses entre l'État et les différents constructeurs qui se sont succédé sur le chantier. Il en est ainsi du groupe italien Piccini, qui a obtenu le 4 septembre d'un tribunal arbitral, le Cirdi, basé à New York aux États-Unis, une sentence en sa faveur pour un dédommagement de 51 milliards de francs CFA. Le Pr. Cyrille Tollo, conseiller technique auprès du ministre des Sports, annonce que le Cameroun va s'opposer à cette décision qu'il considère injustifiée. À lire aussiLe Cameroun condamné à payer 78,5 millions d’euros à un constructeur italien pour le stade de foot d'Olembe
12/09/2026 • 05:16
La quatrième édition des Jeux Olympiques de la jeunesse aura lieu dans 50 jours au Sénégal qui sera le premier pays du continent africain à accueillir une compétition olympique. En prélude à cet événement historique, la flamme olympique est arrivée dans la nuit du jeudi 10 au vendredi 11 septembre à Dakar. Quel est l’enjeu sportif de cet événement ouvert aux athlètes âgés de 17 ans maximum ? Qu’est-ce que le Sénégal peut en attendre ? Dirigeant de l’agence Prims et initiateur du Dakar Sport Summit, un forum sur l’économie du sport qui se tient tous les ans dans la capitale sénégalaise, Malick Diouf est l'invité de RFI pour répondre à toutes ces questions. RFI : Sur le plan sportif, qu'est-ce que vous attendez de cette quatrième édition des Jeux olympiques de la jeunesse, les JOJ ? Malick Diouf : Les JOJ viennent à bonne heure au Sénégal. C'est la première fois déjà que le Sénégal reçoit un événement de cette envergure, l'Afrique aussi. Sur le plan sportif, je pense que les Jeux olympiques de la jeunesse sont le pont vers Los Angeles 2028. C'est pour nous le moment de préparer nos athlètes dans les différentes fédérations. C'est une aubaine pour les fédérations d'avoir eu le temps de faire de la détection, de la formation et de développer les compétences même des techniciens ; pour les jeunes, aussi. Pour les fédérations, on a de nouveaux sports qu'il faut aussi développer comme le futsal. On a le Beach Wrestling qui a été pratiqué de façon très informelle, mais maintenant qui est formalisé. Comment s'appelle cette discipline en français ? C'est la lutte de plage, qui est pratiquée sur la plage. Le Sénégal, c'est un pays de lutte. La lutte est le sport national, même si le football est le sport le plus populaire. Mais la lutte est le sport national. Et la lutte traditionnelle qui est pratiquée sur les plages est érigée cette année en compétition pour les Jeux olympiques de la jeunesse. C'est un sport qui doit survivre, comme le futsal. On se souvient qu'aux JOJ de Nankin, en 2014, un certain Noah Lyles s'est illustré et, dix ans plus tard, l'athlète américain a gagné la médaille d'or aux Jeux olympiques de Paris à l’épreuve reine des 100 mètres. Est-ce que les JOJ de Dakar pourront permettre également de découvrir de futurs talents ? Oui, je pense que cela les met très tôt dans le bain de la compétition, des exigences de la compétition internationale, du CIO et des standards CIO. Il ne faut pas oublier que c'est le CIO qui organise et qui met les mêmes standards que pour les Jeux olympiques. Cela prépare les 2 700 athlètes qui vont participer à avoir un avenir de gagneurs, disons, pour les échéances à venir, que ce soit dans les championnats du monde ou les Jeux olympiques. Peut-être que les futurs détenteurs des records sortiront ces jours-ci. En fait, cela prépare les très jeunes athlètes sénégalais et africains au très haut niveau ? Oui, exactement. Au très haut niveau, mais aussi aux compétitions. Parce qu’ici, au Sénégal particulièrement, on n'avait pas l'habitude de faire compétir les jeunes athlètes, faute d'infrastructures, faute de suivi. C'est l'occasion de les mettre dans le bain, mais aussi de continuer à suivre leur développement. Et je pense que compétir dans un environnement - devant son public - avec toute l'organisation qui répond aux standards des événements internationaux, cela va créer une émulation au niveau des athlètes et même des plus grands pour les prochaines échéances. Sur le plan des équipements sportifs, quels sont les grands travaux que le Sénégal a effectués pour ces JOJ ? Je pense que le Sénégal a une approche intelligente par rapport aux infrastructures. On ne s'est pas aventuré à construire de nouvelles infrastructures sportives. On a récupéré ce qu'on avait. Par exemple, le stade d'athlétisme Iba Mar Diop a été retapé et livré. On a la piscine olympique, qui a été aussi rénovée. Pour le site du village olympique, il s’agit de l’université Amadou Mahtar Mbow. Toutes ces infrastructures de jeux, ce sont des infrastructures qui existaient déjà et qu'on pourra continuer à utiliser. Vous dites que c'est l'université Amadou Mahtar Mbow, qui est sur le site de Diamniadio, dans la banlieue de Dakar, qui va accueillir le village olympique. Mais comment tous les athlètes, tous les spectateurs vont pouvoir circuler entre la capitale Dakar, ce site de Diamniadio et l'aéroport international ? On a le train express rapide, le TER, qui relie Dakar à Diamniadio. Ils ont finalisé les travaux de prolongement vers l'aéroport. Le dispositif prévu, c'est que les athlètes qui vont compétir sur Dakar vont voyager en TER. C'est aussi une approche qui va éviter de créer du trafic au niveau de l'autoroute et qui est également plus rapide en termes de temps de voyage. Sur le plan financier, comment le Sénégal a-t-il réussi à payer tous les fournisseurs, tous les entrepreneurs, alors qu'il traverse une très grave crise de la dette ? Elle représente plus de 130 % de son produit intérieur brut. Le Sénégal aussi a signé des conventions avec des partenaires financiers comme l'AFD, l'Agence française de développement, qui a participé aux rénovations des différentes infrastructures, comme, principalement, la piscine olympique et le Stadium Iba Mar Diop, mais aussi le centre équestre. On a eu l'appui des partenaires financiers internationaux et une partie a été financée par l'État du Sénégal. Pour 200 000 écoliers sénégalais, la fondation de la Première dame du Sénégal a promis de débourser quelque 500 millions de francs CFA afin de leur payer un ticket d'entrée. Cela fait polémique à Dakar. Est-ce que cet argent n'aurait pas été mieux utilisé ailleurs ? Oui, en fait, il faut comprendre que tous les 500 millions ne seront pas affectés à l'achat des billets. Il y a les sites de compétition et les sites de célébration. L'idée principale, c'est que toutes les régions de Dakar accueillent des fan zones et des sites de célébration. Il y a des actions combinées entre le ministère de la Culture, le ministère des Sports, la ville de Dakar, celles de Diamniadio et de Saly, et le Comité d’organisation des Jeux olympiques de la jeunesse (Cojoj), pour organiser des concerts tous les jours dans toutes les villes. Ils ont aussi prévu des expositions culturelles, donc les activités ne s'arrêteront pas qu'au site de compétition, mais il y aura différents sites. Pour financer ces sites, un événement a été organisé sur initiative du Président de la République pour inviter les chefs d'entreprises, les hommes d'affaires, à contribuer à cet effort de financement. Et donc, la fondation de la Première dame a reçu des dons qu'elle a reversés aux Jeux et aux Jeux olympiques de la jeunesse. Et les 200 000 billets, c'était un engagement pris par les entreprises, des partenaires, qui vont acheter ces 200 000 billets. J'imagine que ces JOJ créent des milliers d'emplois et que c'est une bonne nouvelle pour la jeunesse sénégalaise. Mais une fois qu'ils seront terminés le 13 novembre, est-ce que ces jeunes ne vont pas se retrouver au chômage ? C'est ça la question. Il y a plus de 3 000 jeunes qui ont été formés et employés, soit en emplois directs ou indirects, aux métiers qu'exige l'organisation des Jeux olympiques de la jeunesse. La question qu'on se pose est la même à la fin des Jeux : comment ils vont être utilisés ? Et je pense que c'est là où l'État, le Comité Nationale Olympique, nous, les fédérations réfléchissent à un plan de redéploiement de ces jeunes au niveau des fédérations sportives, dans les centres de conférence, dans les hôtels, etc. Mais ça ne suffira pas. Il faut que le Sénégal ait une approche Gesi, c’est-à-dire Grands événements sportifs internationaux, qu'on puisse attirer les grands événements au Sénégal, quel que soit le sport. Il faut qu'on ait cette approche d'organisation, d'événements sportifs. Et même pas que d'événements sportifs, parce que l'un des héritages des JOJ, c'est qu'on gagne en capacité par rapport à l'accueil et à l'organisation. Donc même les sommets internationaux qui se passent dans le monde, le Sénégal pourra prétendre les organiser afin d'utiliser au mieux le capital humain qui est à sa disposition.
11/09/2026 • 07:21
Un site offshore au large des côtes sénégalaises pour lancer des fusées dans l'espace… Le projet est à l'étude, révèle sur RFI le directeur général de l'Agence sénégalaise d'études spatiales (Ases). Depuis mercredi 9 septembre, Maram Kairé est à Paris où il participe au premier Sommet international sur l'espace. En 2024, cet astronome avait déjà réussi à faire lancer un premier satellite sénégalais. Alors qu'aujourd'hui, celui-ci veut que son pays construise les siens et qu'il puisse un jour les lancer depuis son propre territoire, Maram Kairé répond aux questions de Christophe Boisbouvier depuis le Grand Palais, à Paris. RFI : Que répondez-vous à ceux qui disent que les 500 millions de dollars investis tous les ans en Afrique dans le spatial seraient mieux utilisés dans la construction de routes, d'écoles et d'hôpitaux ? Maram Kairé : Déjà, vous parlez de construction de routes, il s'agit de l'aménagement du territoire et la meilleure façon d'aménager nos territoires, aujourd'hui, c'est de prendre de la hauteur, c'est-à-dire être depuis l'espace, avoir une vue sur ces territoires. Donc, l'utilisation du spatial se justifie pleinement pour la construction de routes et le monitoring après les travaux. Deuxièmement, quand il s'agit d’hôpitaux, c'est la santé, c'est une priorité pour l'Afrique, certes, mais aujourd'hui on sait que le développement de la santé passe par le développement de la télémédecine. Et investir dans le spatial, c'est une réponse concrète à l'utilisation de la télémédecine pour se départir des problèmes de distance que nous avons aujourd'hui sur le continent. Donc, c'est juste une question de perspective. Le spatial aide à résoudre toutes ces questions et nous devons peut-être renforcer même l'investissement. Et pour l'amélioration des rendements agricoles, pour l'anticipation des sécheresses et des inondations, ça peut servir ? Tout à fait. Aujourd'hui, on parle d'agriculture intelligente. Je donne le cas du Sénégal. Nous sommes en train de mettre en œuvre un projet avec le soutien de la Banque ouest-africaine de développement. Ce projet a pour motivation le développement de l'agriculture intelligente partout sur le territoire, la gestion de la transhumance. Aujourd'hui, quand vous surveillez le bétail, il faut une vue globale également, et la surveillance donc des sols. Donc, toutes ces questions liées à l'agriculture trouvent une réponse pertinente dans l'utilisation des satellites. Les capteurs nous permettent de détecter la qualité des plantes, la qualité des sols et ne plus attendre la saison des pluies qui est aujourd'hui très éphémère, moins de trois mois pour certaines régions, mais plutôt anticiper grâce à une bonne météorologie qui dépend aujourd'hui des données satellitaires. Alors, vous parlez de la connexion à Internet, notamment pour les centres de santé et la télémédecine, mais pour cela, on a déjà les câbles sous-marins, non ? Oui, mais les câbles sous-marins n'arrivent pas à toutes les zones et, aujourd'hui, on a pas mal d'endroits qu'on appelle des zones blanches où vous ne pouvez pas avoir cette connectivité. Le satellite permet d'accéder, en tout cas, à ces dernières zones reculées où la connexion câblée ne peut pas arriver. Donc, aujourd'hui, c'est complémentaire. Nous devons faire en sorte que la distribution, donc, de la connexion soit équitable et que chaque citoyen, où que ce soit dans le territoire national, puisse avoir accès à ces services. Et ça, c'est le satellite qui nous permet de compléter les manquements liés à la connexion câblée. Il y a déjà une trentaine de pays africains qui ont fait lancer dans l'espace une soixantaine de satellites civils, mais ça coûte cher, non seulement pour payer les sociétés étrangères qui lancent ces satellites, mais aussi pour exploiter les données. Pourquoi les pays africains n’arrivent-ils pas à mutualiser toutes ces dépenses ? C'est la dynamique dans laquelle nous sommes. Aujourd'hui, l'Afrique réagit de cette façon en créant l'Agence spatiale africaine qui permet de coordonner les ressources, les synergies. Ça ne remplace pas du tout les efforts nationaux. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que l'Afrique a pris le train en marche depuis pas très longtemps. Aujourd'hui, nous sommes non seulement dans la phase de structuration au niveau national, mais au niveau continental, les collaborations se multiplient. Beaucoup de projets satellitaires sont développés entre plusieurs États. Je cite l'exemple aujourd'hui d'un projet sur lequel nous sommes au Sénégal avec le Rwanda, le Kenya et le Ghana, et donc ça montre en fait cette dynamique de mutualiser les efforts et les ressources. Et ça, je pense que c'est ce qui va continuer avec le démarrage des activités de l'Agence spatiale africaine. Maram Kairé, vous rentrez de Pékin et de nombreux satellites africains sont financés par la Chine notamment, pas seulement d'ailleurs, par la Russie, par les États-Unis, par l'Europe. Est-ce à dire que l'Afrique est sous leur dépendance technologique, financière ? Non, l'Afrique n'a aucune ambition d'être sous la dépendance de qui que ce soit dans le domaine du spatial, c'est une question de souveraineté. Chaque État est libre de choisir ses partenaires. Aujourd'hui, le spatial est un chantier extrêmement vaste. Nous avons aujourd'hui rejoint les accords Artemis avec les États-Unis pour le retour de l'homme sur la Lune. Nous avons rejoint le projet de station orbitale lunaire de la Chine. C'est pour dire qu'il y a de la place pour tout le monde et nous travaillons juste avec les meilleurs. Ce que nous souhaitons aujourd'hui, c'est de pouvoir faire de notre pays une nation spatiale et nous travaillons avec les meilleurs partenaires, où qu'ils soient. Aujourd'hui, les satellites africains sont lancés depuis l'étranger, depuis Kourou par exemple en Guyane française. Quand est-ce que l'Afrique va pouvoir se doter de sa propre base de lancement ? Il y a eu des initiatives dans le passé et il faut rappeler, aujourd'hui, qu'une base a déjà existé au Kenya, par exemple, avec le soutien de l'Agence spatiale italienne. Nous sommes dans la dynamique de multiplier les bases au niveau du continent africain. Djibouti est sur un projet et la réflexion est menée également au niveau du Sénégal actuellement. Il faut être sur la côte avec une façade sur l'océan et, aujourd'hui, le Sénégal est en train donc d'étudier cette possibilité. Djibouti étudie et le Kenya est en train de réactiver sa base avec le soutien de l'Agence spatiale italienne. Donc, cette ambition, elle est là, et je pense que ça ne devrait pas tarder, que l'Afrique puisse lancer depuis son propre continent. Et vous avez trouvé déjà un site entre Dakar et Saint-Louis ? Pour le moment, c'est confidentiel. Nous sommes dans la phase de réflexion et nous espérons en tout cas pouvoir déterminer un site de lancement, pourquoi pas offshore. À lire aussiAu sommet sur l'espace à Paris, la gouvernance mondiale spatiale au cœur des échanges
10/09/2026 • 04:52
Au Mali, l'intelligence artificielle (IA) est de plus en plus sollicitée par les belligérants, dans la guerre de propagande, mais aussi dans la guerre des drones. C'est ce que révèle un rapport du Timbuktu Institute publié ce mercredi 9 septembre. Pourquoi l'intelligence artificielle risque-t-elle de faciliter le recrutement de jeunes Sahéliens dans les rangs jihadistes ? Bakary Sambe est directeur du Timbuktu Institute et enseignant-chercheur à l'université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal. RFI : Vous dites qu'au Mali, les belligérants investissent le champ informationnel et s'approprient de nouveaux outils technologiques. Que leur apporte l'intelligence artificielle ? Bakary Sambe : Ce qu'on observe, c'est que l'intelligence artificielle générative est en train de devenir un nouveau front de la guerre de l'information au Mali. Chacun s'approprie l'outil à sa manière, selon ses moyens, son niveau de sophistication technique et ses objectifs. Avec l'intelligence artificielle sur ce front malien, on passe d'un usage assez artisanal, chez les groupes jihadistes par exemple, à une véritable machine professionnelle du côté des Russes. Du côté des jihadistes du Jnim, vous dites que l'usage de l'intelligence artificielle reste artisanal, mais que celle-ci nourrit quand même des campagnes de propagande ? Absolument. Si je devais résumer, je dirais que l'intelligence artificielle ne crée pas de nouvelles fractures au Mali. Elle amplifie celles qui existaient déjà. Par exemple, comme vous le dites, avec le Jnim, c'est l'usage le plus rudimentaire : des affiches de propagande générées par l'intelligence artificielle diffusées par sa branche médiatique sur Telegram et sur Signal. Donc un peu à l'image de ce qui se faisait déjà du côté de l'État islamique, il y a quelques années, à des fins de propagande et de recrutement. Dans leurs vidéos, les jihadistes du Jnim s'exprimaient jusqu'ici en arabe classique. Qu'est-ce que peut changer l'intelligence artificielle ? C'est vrai que le vrai danger, c'est la personnalisation à grande échelle des profils ciblés pour le recrutement djihadiste. Aujourd'hui, avec la traduction automatique par l'intelligence artificielle, un groupe comme le Jnim décline un message de recrutement en une quinzaine de langues du Sahel : le fulfulde, le bambara, le wolof, le tamasheq. Surtout, on peut adapter le discours selon le public visé. C'est-à-dire : un message sur la fierté pastorale pour les jeunes Peuls, un message sur la dignité sociale pour les jeunes urbains marginalisés... Et avec le doublage vocal, aujourd'hui, on peut même toucher des populations qui ne savent ni lire ni écrire, qui étaient jusqu'ici hors de portée de la propagande écrite. Du côté des indépendantistes du FLA, le Front de libération de l'Azawad, vous dites que l'intelligence artificielle permet de créer des personnages synthétiques. Quels personnages, par exemple ? Oui, le Front de libération de l'Azawad, lui, joue plutôt la carte de la décentralisation. On trouve des personnages entièrement synthétiques sur TikTok, par exemple, comme ce fameux compte « Azzghim ». Ces comptes sont relayés et amplifiés par tout un réseau de comptes, qui se renvoient la balle pour humaniser la cause de l'Azawad. Comment ces personnages synthétiques s'invitent-ils dans les faits de guerre de ces dernières années ? On pense, par exemple, à la bataille de Tinzaouatène en juillet 2024. Ces personnages sont utilisés selon les objectifs des belligérants. Par exemple, durant cette bataille de Tinzaouatène, il y avait des personnages manipulés, des personnages qui peuvent crier victoire, des personnages qui peuvent donner l'impression que la bataille était gagnée. Cela se fait du côté du FLA. Mais la propagande, elle, est encore d'une autre ampleur si l'on se penche sur le cas de l'Africa Corps russe. Du côté des Forces armées maliennes, les FAMa, et des paramilitaires russes de l'Africa Corps, qu'apporte l'intelligence artificielle de plus à des acteurs qui font déjà une propagande très sophistiquée sur Internet depuis plusieurs années ? Le cas de l'Africa Corps est sans doute le cas le mieux documenté de toute l'étude. L'Africa Corps s'appuie sur un relais médiatique African Initiative qui a été identifié comme le sous-traitant d'une opération baptisée « AI-Freak ». Un rapport conjoint a été publié par le renseignement britannique, mais aussi le service extérieur européen. Cette opération a notamment utilisé récemment des modèles OpenAI pour inventer de toutes pièces un faux commentateur universitaire censé diffuser un narratif pro-Kremlin sur le Mali. Le fil remonte jusqu'au réseau de l'ex-chef de Wagner, Evgueni Prigojine. Ce n'est pas un cas isolé du tout. On parle de 19 campagnes de désinformation russes qui ont été recensées depuis 2018 au Mali, au Burkina Faso et au Niger, produites, je cite, à une échelle industrielle. Avec l'IA, la désinformation russe change complètement d'échelle. On passe de l'artisanat à l'industrie, avec le déni plausible en prime. L'intelligence artificielle permet-elle aux paramilitaires russes de l'Africa Corps de transformer la défaite militaire de Kidal, le 25 avril dernier, en victoire informationnelle sur Internet ? Absolument. C'est ce qui s'est passé. Avec des deepfakes qui sont documentés, avec des campagnes coordonnées. Passant sous silence certaines choses comme la négociation entamée par les Russes de l'Africa Corps lors de l'offensive du FLA et du Jnim, lors des offensives comme à Tessalit, etc. C'est tout un autre narratif fondé sur la création de personnages, la diffusion de deepfakes, de la part de l'Africa Corps, qui montrent toujours l'Africa Corps dans une bonne posture, pour montrer bonne figure, pour ne pas perdre la face dans cette bataille. Vous dites que les paramilitaires russes convoquent l'intelligence artificielle pour affirmer que la France et l'Ukraine ont soutenu et équipé les assaillants du Jnim et du FLA pendant la bataille de Kidal du 25 avril ? Absolument. C'est tout le narratif sur l'implication de forces extérieures qui veulent nuire au Mali, en citant la France et l'Ukraine, pour montrer qu'il y a un complot extérieur contre le Mali, en relayant le discours officiel sur le terrain, mais aussi en rajoutant ce narratif qui permet de justifier la présence de l'Africa Corps comme un groupe paramilitaire qui est là pour protéger le Mali et protéger, en plus, les régimes de l'Alliance des États du Sahel. Vous dites que l'intelligence artificielle est utilisée dans la guerre informationnelle. Mais n'intervient-elle pas aussi dans la guerre tout court, dans la guerre qui tue, dans la guerre qui fait des morts et notamment dans la manipulation des drones kamikazes ? Absolument. On a vu récemment, rien que dans la récente crise au Niger, l'importance des drones kamikazes dans le dispositif sécuritaire dans ces pays. Aujourd'hui, la manipulation des drones prend toute une autre tournure avec les possibilités qu'offre l'intelligence artificielle sur le plan technologique, mais aussi sur le plan informationnel. Parce que la guerre ne se passe pas sur le champ de bataille, mais se passe par cette guerre des algorithmes. Vous dites qu'avec l'intelligence artificielle, il est plus facile, notamment pour les paramilitaires russes, de repérer des cibles dans le Nord-Mali et de faciliter les attaques des drones ? Absolument. L'intelligence artificielle permet aux paramilitaires de doubler leurs forces, de repérer des cibles, mais, hélas, a aussi causé beaucoup de bavures et beaucoup de dégâts. Notamment dans les massacres de certaines communautés, y compris parfois contre des non-combattants et contre les populations civiles. Pourquoi dites-vous que l'intelligence artificielle est un multiplicateur de forces ? C'est un multiplicateur de forces, notamment de forces communicationnelles. C'est-à-dire que, par exemple, le jihadisme de demain ne va plus recruter en masse. Il va recruter personne par personne et sur mesure, ce que n'offraient pas les canaux de communication officiels, avec le doublage des messages via les différentes langues du Sahel. C'est un multiplicateur de forces communicationnelles, mais aussi avec le ciblage, l'usage des drones, cela devient un multiplicateur de forces sur le plan militaire. À lire aussiMali: le Timbuktu Institute analyse l'intégration de l'intelligence artificielle dans la guerre informationnelle
09/09/2026 • 07:42