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Monde sensible

Je m'appelle Magali Flesia, je suis coach et superviseur. Ce podcast s’adresse aux professionnels de l’accompagnement qui souhaitent découvrir une manière parmi d’autres d’utiliser les techniques de l’improvisation appliquées au coaching, à la supervision, à la formation et à l’animation d’ateliers de cohésion en entreprise. Il a pour vocation de valoriser les approches "tête-coeur-corps", et de réhabiliter sensibilité et intuition dans le domaine professionnel. J'espère qu'il permettra aussi de mieux faire connaître nos métiers, parfois perçus comme "opaques". Bonne écoute !

Tracks

Un rat dans la cuisine
J’entendais trifouiller dans mes placards de cuisine depuis quelques jours. Au départ, deux petites crottes près de la gamelle vide des chats. J’ai compris que l’un de nos félins avait ramené la bête à l’intérieur. La chasse au rat a duré 1h. Le combat final une quinzaine de minutes. Epuisette à la main, je me suis battue héroïquement. Une fois l’animal saucissonné dans mon filet, j’ai pu le libérer dans le jardin, les jambes encore tremblotantes. J’avais gagné. Les jours qui ont précédé ma victoire, Supermulot a occupé mon esprit et mes nuits. Les injonctions de mon entourage ont déferlé à l’annonce de sa capture : « Achète des tapettes ! Tu en mets partout ! Et hop ! », « Il faut une cage ! Tu les attrapes et tu les noies ! », « Le poison ! Y a que ça qui marche. » Car c’est ainsi que nous réagissons quand nous nous sentons en danger. Quand un élément (ou un individu) perturbateur vient perturber, justement, l’équilibre de notre douce existence. Un réflexe qui consiste à vouloir se débarrasser du « problème » de manière radicale. Je fais le lien avec une formation où un différend avait éclaté entre deux stagiaires. L’un deux, un homme, avait fait preuve d’agressivité envers la seconde. Elle était venue me voir en me confiant qu’elle avait peur qu’il ne lui fasse du mal. En écoutant son récit, j’avais ressenti cette fameuse boule au ventre qui m’est si familière. Je lui avais répondu alors qu’elle pourrait compter sur moi. Que je questionnerais son compère pour élucider l’affaire et recadrer la situation. Entre-temps, plusieurs participants étaient venus tour à tour m’informer du comportement inacceptable du principal suspect. Leur colère était ouvertement exprimée, et si personne ne formula d’injonction, le message était clair : « C’était inadmissible et ce gars-là n’avait rien à foutre là ». Si j’avais écouté mes émotions à ce moment-là, entre peur et indignation, j’aurais certainement condamné le stagiaire concerné. Je lui serais peut-être rentrée dans le lard direct, ou j’aurais fait le nécessaire pour qu’il quitte le groupe une bonne fois pour toutes. J’assurai le suivi de l’affaire les semaines qui suivirent, en off, et la situation s’apaisa d’elle-même. Leurs relations redevinrent cordiales, et l’affaire était classée. Nos émotions sont comme un grand siphon. Nous baignons dans ce siphon jusqu’au cou. Les moments où nous « pétons les plombs », sont les moments où nous ne parvenons pas à maintenir la tête hors de l’eau. Notre capacité à garder la tête hors de l’eau, et donc à continuer de réfléchir posément malgré la tourmente intérieure, dépend de nous ET de notre contexte à l’instant T. Un pétage de plombs est un symptôme comme un autre. Il parle d’un système. En improvisation théâtrale, nous cherchons à développer notre capacité à prendre de la hauteur par rapport à la situation que nous sommes en train de co-créer en temps réel, pour pouvoir contribuer à sa cohérence globale. Nous sommes ouverts, à l’écoute, en accueil… mais il arrive que nous bugguions. Quand j’ai l’impression que mes partenaires « fabriquent » trop l’histoire, ou que je ne suis pas suffisamment à l’écoute, alors il m’arrive de ressentir cette tension, devant ce que je juge d’incohérent à ce moment-là. Cette tension engendre automatiquement la fermeture, la résistance, le refus. Comme pour Supermulot, ou pour notre stagiaire. Quand le beurk s’arrête au jugement, et que nous arrivons à passer outre pour retrouver notre posture d’ouverture et d’accueil, lâcher le cerveau pour en revenir à l’ici et maintenant de ce que nous exprime notre interlocuteur, alors « emballez, c’est pesé ! » Mais quand nous restons campés sur nos résistances, qui viennent alimenter nos croyances, confirmer nos jugements, influencer nos décisions et nos actes, alors c’est raté. La prochaine fois que vous observerez un discours ou un comportement qui vous insupporte, oubliez tapettes, cages et poison. Respirez, sortez du siphon !
06:27 4/9/24
Lâcher-prise et "faire avec"
Le comédien est debout sur scène, face public, immobile et concentré. Il sait qu’à partir du coup de sifflet il disposera de 45 secondes pour donner vie à un personnage, une action, une situation : il est à la fois comédien et metteur en scène. La performance improvisée dépendra de sa capacité à interpréter le thème. 45 secondes pour lâcher-prise, donner vie à un fragment d’histoire et embarquer son public. Le thème imposé, qu’il ne connaît pas à l’avance, est son sujet. A partir du moment où il lui sera lancé par le présentateur, le comédien improvisateur devra se jeter à l’eau instantanément, sans même avoir le temps de réfléchir.En animation de sessions de prise de parole en public pour managers, j’utilise un exercice qui consiste à inventer une histoire en cinq étapes à partir d’un mot. Très souvent, au moment où ce mot est donné, le participant lève les yeux au ciel, en mode « Wouhaou, c’est difficile ! » Trois secondes s’écoulent ainsi avant qu’il ne se décide à commencer son histoire. Trois précieuses secondes qui ne sont pas mises au service de sa concentration mais de son jugement par rapport au thème imposé. Ces trois secondes cristallisent notre difficulté à accueillir ce qui se présente à nous, et que nous n’avons pas choisi, sinon avec enthousiasme, du moins avec ouverture. Elles sont représentatives de notre incapacité à rester mobilisés face à l’imprévu. Certaines personnes réagiront ainsi quelque soit le thème : ce n’est jamais le bon, il est toujours difficile, « Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? » Les compétences et les outils de l’improvisation théâtrale permettent de « faire avec », sans sourciller. En 45 secondes, nous n’avons pas le temps, devant un public, d’évaluer si le thème nous convient ou pas. Si nous aurions pu avoir mieux ou pas. Nous devons faire. Faire avec, coûte que coûte. Toute la subtilité, selon moi, consiste à interpréter un thème à partir de notre univers spécifique. Comme je le dis souvent : « Tu n’as pas le choix, tu dois en faire quelque chose. Alors fais-en ce qu’il te plaît. » Par exemple, si le thème imposé est « Elections présidentielles », et que je ne suis pas inspirée par ce genre ce sujet, il me faut, en une fraction de seconde, trouver l’intention précise où je serai en mesure de me sentir à l’aise, à ma place, et en capacité à créer un résultat efficace, performant.Le secret, c’est d’incarner immédiatement un personnage dans lequel je me sens à l’aise. Peu importe le personnage, il faut plonger direct, pas le temps de réfléchir. L’un des principes de l’improvisation et du lâcher-prise, c’est de s’adapter sans cesse. Accueillir la contrainte pour ce qu’elle est, sans disperser sa concentration ni son énergie dans le jugement. Puis se positionner, affirmer sa propre manière d’intégrer cette contrainte pour créer, innover. Bien entendu, cette intention est plus facile à nourrir et à développer sur une scène, dans le cadre d’un spectacle où le comédien est là pour ça, préparé à improviser avec tout ce qui se présentera à lui. C’est d’ailleurs pour l’exercice, précisément, qu’il pratique le théâtre d’improvisation. Dans le monde de l’entreprise, nous ne choisissons pas toujours. Nous n’avons pas que des contraintes à intégrer, précises, et encore moins ludiques, mais aussi des aléas interactionnels qui, au bout de plusieurs jours, semaines et mois, voire de plusieurs années, mettent la motivation et la collaboration à rude épreuve. Les enjeux ne sont pas les mêmes non plus, et les responsabilités impactent bien souvent d’autres personnes que soi-même. De plus, les process en place ne permettent pas toujours de déployer des actions personnalisées. Et pourtant, il existe bien un espace, une fine marge de manœuvre personnalisable, même infime, qui rend possible l’appropriation et permet de déployer un leadership juste et adapté, au service de ses objectifs.
06:52 3/26/24
Lâcher-prise et créativité
Souvent, on pense que pour improviser, il faut avoir de l’imagination, qu’il faut être créatif. En réalité, non. Il suffit de savoir faire simple, évident, juste. Et si cela peut sembler peu, en réalité, c’est déjà énorme. Mais nous avons tellement l’habitude de devoir produire plus, faire mieux, innover sans cesse pour nous démarquer, que nous oublions parfois que la simplicité est bien souvent synonyme d’efficacité. À trop vouloir faire différent, original, unique, nous passons quelques fois à côté de la véritable performance créative. Nous oublions aussi que nous avons des croyances et des représentations, et que notre représentation de la créativité et notre rapport à la créativité nous portent, ou nous limitent. La créativité naît de la rencontre entre la simplicité du réel, du logique, du cohérent, du connu et l’originalité, l’unicité de notre univers. En improvisation théâtrale, notre univers spécifique s’exprime à travers les personnages que nous choisissons de mettre en scène, avec leurs caractéristiques particulières. La rencontre de cette intention de jeu qui est la nôtre, avec la logique globale de la scène, la cohérence globale, permet à la troisième voie d’émerger. Cette troisième voie, c’est l’œuvre, le fruit de notre créativité. Etre créatif, c’est être en capacité de faire des liens entre les choses, les idées, et donner à voir ou à entendre ces liens spécifiques à notre manière de traiter l’information. Tout le monde est en capacité de faire des liens et tout le monde fait des liens de manière spontanée. En revanche, il est vrai que nous sommes plus ou moins entraînés à lâcher-prise pour laisser émerger ces liens, qui paraissent parfois bien surprenants… aux autres et à nous-mêmes. J’aime croire que nous sommes tous créatifs, mais que certains ont simplement perdu l’habitude de faire émerger ces liens et de les exprimer. Certaines personnes pensent ne pas être créatives, ne pas être capables de créer, par manque d’idées. A l’inverse, d’autres se considèrent « très » créatives, et souhaitent tellement afficher leur originalité, qu’elles n’hésitent pas à créer à tout prix, quoi qu’il en coûte… à leur entourage. D’où, peut-être la réputation des artistes d’être dénués de cadre et de rigueur… d’où, peut-être, le fait que le mot « artiste » soit utilisé, dans certaines entreprises, en guise d’insulte. Paradoxalement, c’est quand un comédien cherche à être original dans une improvisation, qu’il prend le risque de « larguer » ses partenaires. Parce que quand on souhaite être original, généralement, on fabrique, on invente, on imagine. Quand on imagine, on est dans sa tête, dans son mental : on maîtrise, on oriente, on pousse au chausse-pied ou on tire au forceps… On cherche à agir sur l’histoire, alors que toute la subtilité de l’improvisation réside dans le fait de « laisser émerger ce qui est », en temps réel, tout en intégrant le réel, le cadre des éléments déjà posés. Il ne s’agit pas forcément de trouver l’idée géniale, de se montrer hyper créatif, mais de savoir œuvrer au service de la cohérence de l’ensemble. Que ceux qui se pensent a-créatifs se rassurent (si tant est qu’ils aient une perception suffisamment positive de la créativité pour apprécier le fait d’être rassurés sur ce point) : s’ils pensent avoir un sens de la logique trop développé pour pouvoir être créatifs et créer, il n’en est rien. Ils ont déjà le sens de la cohérence. Il suffira pour certains d’explorer leur capacité à associer des idées en apparence opposées. Oser s’ouvrir à ce qui diffère, surprend, déroute, perturbe et remet en question. Pour d’autres, de dépasser leur crainte de ne pas maîtriser, de produire un résultat juste « moyen » ou pire, banal. La créativité, l’innovation et l’invention fonctionnent à partir du moment où elles font simple, juste et vrai.
06:23 3/12/24
Lâcher-prise et questionnement
Tous les professionnels qui accompagnement et conseillent, au sens large, posent des questions. Le questionnement, s’il est bien maîtrisé, est un Art, paraît-il. Une question fermée, empêche le débat, réduit l’expression, ferme la discussion. Utile par moment, elle a le mérite d’aller droit au but, car la réponse attendue est un « oui » ou un « non ». La question alternative invite au choix : « ça ? » ou « ça ? » Le graal du questionnement est la question ouverte. Celle qui offre à notre interlocuteur la possibilité de parler. D’exposer sa propre pensée. De choisir ses propres mots. Le questionnement permet de « tirer le fil ». J’ai l’image d’un long fil sortant d’une bouche et que l’on tirerait pour le dérouler à l’infini. Ou presque. Car quand le cœur d’une réponse ou d’un sujet est atteint, ce fil bloque, comme bloquerait le fil d’une canne à pêche dont l’hameçon aurait été saisi par un gros poisson. Et pourtant, même un questionnement ouvert requiert une juste intention. Car l’outil, seul, ne suffit pas. Une nouvelle fois, si notre volonté est d’obtenir une réponse précise, un acquiescement, voire une capitulation, alors nous prenons le risque de créer une résistance, et d’obtenir ainsi précisément l’inverse de ce que nous visons. D’ailleurs, en formation, il m’arrive régulièrement de faire remarquer aux participants que leurs questions, bien qu’ouvertes, provoquent une méfiance, une fermeture, ou en tous cas, n’obtiennent pas les résultats escomptés. Parce que parfois, les questions que nous formulons sont lancées en direction de l’interlocuteur comme autant de boulets de canon. Pas forcément dans le ton, mais dans leur contenu. Imaginez une forteresse, au centre, avec une dizaine de canons placés tout autour, en cercle. Chaque boulet envoyé vers la forteresse l’attaque depuis un angle différent. Même formulé avec la plus grande des douceurs et le plus grand des respects, un questionnement adressé de manière circulaire est chargé d’intention : il cherche, depuis l’extérieur, à pénétrer dans les méandres de l’esprit, au lieu de se contenter de titiller l’esprit, pour en laisser jaillir ce qu’il est prêt à exprimer. De la même manière, en improvisation théâtrale, il arrive que nous soyons enfermés dans notre représentation mentale de l’histoire qui est en train de se jouer, et que nous ne parvenions pas à lâcher prise. Dans ce cas là, nous ne sommes ni à l’écoute ni au service de ce qui est en train de se passer. Nous allons chercher dans notre réflexion les éléments qui pourront nous aider à avancer dans l’histoire. Donc, nous cherchons inconsciemment à maîtriser l’histoire. Le questionnement répond au même principe de fluidité, de justesse, de simplicité. Le questionnement n’est pas une attaque de boulets de canons positionnés de manière circulaire, mais une rivière dont chaque question serait un rocher. Questionner pour inviter l’autre à exprimer sa réalité, c’est sauter de rocher en rocher, au fil de l’eau et des réponses données. Pour cela, encore une fois, il faut parvenir à lâcher-prise. Abandonner ce qu’on est venu chercher. Accepter de se laisser surprendre… embarquer ? Non, j’en ai déjà parlé. Si le questionnement se déroule à l’intérieur de notre cadre de sécurité, alors aucun risque de laisser déborder. A nous de parvenir à nous laisser bercer, depuis les rebords de notre cadre, strict et précis, jusqu’au cœur de ce qui émerge et de ce qui est. Comme une valse : un doux mouvement, délicat et mesuré. Quand je propose des exercices sur le questionnement, les retours sont généralement les mêmes : « C’est difficile de se laisser porter. Rebondir sur ce que dit notre interlocuteur nous oblige à écouter et à oublier là où on veut aller. Du coup, on pose des questions auxquelles on n’aurait pas pensé, ou qu’on n’aurait peut-être pas osé poser. »
07:57 2/27/24
Lâcher-prise et intention
En improvisation théâtrale, nous jouons « à l’envers ». Nous découvrons l’histoire que notre personnage est en train de vivre et nous découvrons notre personnage au fur et à mesure que l’histoire avance. Ce qui nous permet d’improviser, c’est notre cadre de sécurité. Quand nous nous lançons dans une improvisation, nous choisissons une intention, une émotion, que nous incarnons de la manière la plus claire possible. Ainsi, nous mettons rapidement en place une relation émotionnelle avec notre partenaire ou nos partenaires de jeu, chargés eux aussi de leur propre intention. Conjointement, nous laissons émerger la matière avec laquelle nous allons pouvoir jouer. Les mots que nous exprimons sont en lien direct avec ce qui est. Ils nous révèlent le pourquoi du comment, précisent la nature de la relation, le contexte, les enjeux individuels et collectifs, les secrets et les fragilités des personnages… qui ne sont, bien entendu, pas préparés à l’avance, mais se révèlent à nous au fur et à mesure. Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix en improvisation. Il n’y a que des intentions... que l’on assume, incarne et alimente. L’intention, en improvisation théâtrale, c’est la posture dans le monde des accompagnants, que l’on soit coach, consultant, formateur, facilitateur, manager, dirigeant. En improvisation, notre intention pose le cadre de notre personnage, de notre jeu, donc d’une partie de l’histoire. D’une partie, seulement, car la scène improvisée comprend autant de parties que de comédiens sur scène. Il nous faut donc incarner une intention tout en laissant chacune des parties prenantes incarner la sienne. Ce concept est à rapprocher de l’assertivité. L’assertivité, c’est notre capacité à nous affirmer, sans – familièrement – défoncer l’autre. C’est s’inscrire dans un juste équilibre de la relation, pour que 1+1=3, comme on dit, et non 1+1=MOI. Un premier pas vers l’Intelligence Collective… Or, c’est souvent « tout » ou « rien » : soit je me plie, en me disant « Bon, tant pis pour cette fois… » ou « Je n’ai pas le choix, le client est roi… », soit je lutte, en volant dans les plumes de mon interlocuteur, ou à minima en lui opposant résistance. Il me vient l’image d’un bras de fer, où l’on pousserait comme un sourd tant que l’adversaire ne flanche, dans un mouvement d’abandon total. Le lâcher-prise, pour moi, et pour reprendre une image assez proche, c’est plutôt le jeu du stylo où deux individus tiennent le même stylo en poussant chacun avec son index sur l’une des extrémités. Si la pression est trop forte, des deux côtés, alors le stylo glisse, et tombe. Si la pression ne l’est pas assez, alors le résultat est le même. Pour que les deux individus puissent maintenir le stylo en équilibre et avancer, effectuer des figures libres, pour les plus audacieux, alors il faut que chacun exerce une pression adaptée à la pression de son partenaire de jeu. L’improvisation, les relations professionnelles, surtout pour les garants du cadre, fonctionnent ainsi. Si notre « intention de » est trop forte, à trop vouloir pousser, nous inviterons notre client ou notre collaborateur à pousser à son tour, au point, parfois, de briser la relation. Si nous ne poussons pas assez, alors nous resterons dans une sorte de ventre mou, un entre-deux où le mouvement et l’action seront ralentis, empêchés. Si, en revanche, nous parvenons à placer notre juste intention, et à pousser sans trop forcer, à lâcher sans nous désengager, alors nous laisserons l’autre occuper sa juste place, en fluidité et efficacité.
06:55 2/13/24
Lâcher-prise et écoute active
C’est une formation que j’anime plusieurs fois par an : l’écoute active, au cœur de nos métiers d’accompagnants ou d’encadrants, que nous soyons coach, formateur, consultant, dirigeant, manager, thérapeute… L’écoute active est bien plus qu’un ensemble d’outils et de méthodes. Elle est une posture. Une posture n’est pas une attitude, qui se fabrique. La posture, c’est cette intention, cette capacité à atteinte le point « juste » où nos interactions, les systèmes que nous formons avec nos interlocuteurs, sont à l’équilibre, dans un mouvement d’évidence et de fluidité tel que chaque élément, chaque idée, chaque mot, chaque émotion et chaque geste semble occuper sa juste place. Le lâcher-prise, c’est ce moment paradoxal où l’on cesse de forcer, où l’on lâche l’action pour laisser se faire le mouvement. En improvisation, ce sont mes yeux plongés dans le regard de mon partenaire. Plus rien ne compte autour de nous. Nous vivons l’instant pleinement, les émotions nous touchent, les mots, les gestes et les déplacements s’enchaînent sans que l’on ait à réfléchir… et l’histoire de dessine. La posture, c’est la prédisposition. Un mélange de concentration, d’intention et de disponibilité. Quand j’anime une formation sur l’écoute active, je la présente comme un art martial, un doux combat entre le professionnel de l’accompagnement ou le manager, garant du cadre de la relation, et son interlocuteur. Pour moi, le lâcher-prise en écoute active, c’est un cadre avec un cœur dedans. C’est un cadre, composé de notre intention, de nos objectifs, des contraintes dont nous sommes les garants, et le cœur, à l’intérieur, c’est le mouvement, libre et organique, qui permet à notre interlocuteur d’avancer dans sa réflexion et de s’exprimer en transparence, pour libérer l’action. Souvent, quand je parle de cœur dans le cadre, les participants, accompagnants ou encadrants, me font remarquer : « Si je laisse l’autre parler, je vais me laisser embarquer… » Oui, peut-être, si ton cadre n’est pas suffisamment posé, pesé, assumé, tenu. C’est quand le cadre est clair, limpide et solide qu’il permet à l’autre de danser à l’intérieur et à l’échange d’avancer. Ecouter activement, c’est certes activer la parole de son interlocuteur pour mieux en comprendre les besoins, s’assurer que l’autre a bien compris nos attentes et évaluer s’il est en capacité d’y répondre ou non, identifier les freins et objections éventuels, mais c’est surtout plonger au cœur du système relationnel, en profondeur et en douceur, pour en révéler l’évidence. Si, en tant que manager, je ne suis pas prêt à lâcher mon objectif pour visiter la réalité de mon collaborateur à l’instant T, ce qui ne signifie pas abandonner mon objectif mais savoir le laisser de côté le temps de l’exploration, je risque de créer chez mon interlocuteur cette résistance même qui nous empêchera d’avancer. Parce que l’intention est perceptible comme un grain de sable à l’intérieur d’une chaussure, et qu’elle facilite ou freine le mouvement. Très souvent, les stagiaires me disent : « Ben oui, j’ai déjà essayé, je le laisse parler, je lui dis de me dire les choses, ce qui ne va pas, s’il y arrive ou pas, et comment je peux l’aider… je lâche, hein… » Et puis à l’occasion des mises en situations, qui permettent de diagnostiquer postures et comportements, ils reviennent sur leurs affirmations de départ : « Je pensais lâcher, mais je me rends compte que j’essaie toujours d’amener l’Autre là où je veux. Ça tient à pas grand-chose… » En réalité, nous pensons souvent que prendre le temps d’écouter et d’explorer nous fait perdre du temps, alors qu’en lâchant prise sur notre envie d’avancer, et vite, nous sommes davantage susceptibles d’en gagner, puisqu’en capacité à désamorcer les résistances, pour créer les conditions propices à une collaboration plus juste et plus efficace.
06:08 1/30/24
Lâcher-prise et performance
Nous jouions un match d’improvisation théâtrale en France. L’équipe que nous rencontrions était composée d’Italiens francophones. Le thème proposé par l’arbitre : « Allez, hop, on y va ! » Je suis rentrée face public, et je tournais régulièrement la tête vers mon binôme italien pour créer le contact visuel et commencer à caler nos intentions. J’étais face à une piscine imaginaire, en train d’exécuter des flexions, accompagnées de mouvements de bras, en guise d’échauffement, car j’avais choisi d’incarner une nageuse olympique au bord d’un bassin, s’apprêtant à plonger. Soudain, mon partenaire transalpin me tendit les bras et me lança : « Vas-y ! » Alors, je soufflai un dernier coup, comme pour me concentrer, je me tournai vers lui, et commençai à courir… La scène mesurait une dizaine de mètres, et bientôt je ne fus plus qu’à quelques pas de ma cible. Sans marquer le moindre ralentissement, nous nous fixâmes dans un éclair, et je bondis en avant, les bras écartés, dans un saut de l’ange totalement improvisé. Plus petit que moi, il parvint à me saisir au niveau du buste, bras tendus, et tourna plusieurs fois sur lui-même. Je restais droite et raide dans ce mouvement périlleux, les bras en croix, m’en remettant entièrement à ce comédien que je connaissais, au fond, bien peu. Le public avait d’abord crié, de surprise, puis éclaté dans un tonnerre d’applaudissements et d’éclats de rires complices. J’avais lâché prise, à mes risques et périls. Je lui avais fait confiance, et j’avais eu raison. Mais en y repensant, c’était quitte ou double. Je n’avais aucune garantie qu’il parvienne à me rattraper, et encore moins à me soulever. Il avait lâché prise aussi, à ses risques et périls. Il ne connaissait pas mon poids, il ne pouvait pas évaluer l’élan avec lequel je m’élancerais sur lui… et pourtant, il n’avait pas sourcillé : à la fois déterminé, concentré et suffisamment détendu pour s’adapter à se qui se présenterait. Ce moment restera à jamais gravé dans ma mémoire. Il cristallise selon moi l’ensemble des compétences que nous mettons en œuvre en tant que comédiens d’improvisation : écoute, confiance, acceptation, clarté de l’intention, spontanéité, action… C’est le lâcher-prise, au cœur de notre discipline, qui fait la performance de l’improvisation. La performance, étymologiquement, c’est « la manière de se comporter » d’un cheval pendant la course. On parle d’ailleurs de « performance artistique », une performance où résultat et manière ne font qu’un. Le résultat, c’est la manière. Et pourtant, dans le domaine de l’entreprise, la performance est un résultat chiffré, piloté par des indicateurs qui ne laissent aucune place à l’interprétation. Quoique, parfois… Comment donc mesurer une performance de manière ? Comment évaluer que cette performance nous conduira à un résultat tangible ? Comment identifier ce qui facilite ou empêche la performance avant même d’avoir accès aux résultats qu’elle génère ? Je considère que la performance en tant que résultat quantifiable est le résultat d’une performance de manière, elle aussi mesurable. Plus mouvante, plus sensible, plus incertaine… quoique, parfois… mais essentielle pour évaluer les conditions propices à une performance de fond, suffisamment solide pour perdurer dans le temps et s’adapter aux aléas de l’environnement et des transformations internes. Evaluer son niveau de performance de manière, qui inclut la qualité des interactions entre les individus au sein d’une même équipe, d’une même entreprise, en passant par le management, est essentiel pour anticiper les baisses de vitesse et les tensions éventuelles, symptômes de mutations plus profondes qui se perçoivent parfois de loin, quand on accepte de se poser un instant, lever la tête et observer.
06:04 1/16/24
Lâcher-prise et adaptabilité
Pour lâcher prise sur commande, il nous « suffit » de nous plonger pleinement dans l’action au moment même où elle se déroule, au cœur de l’instant T. Ne pas ruminer ou penser à ce que nous venons de faire, ni anticiper, c’est-à-dire réfléchir à ce qui sera. Nous tenir « juste » là, à l’endroit et au moment précis où nous sommes en train de regarder, d’écouter, de dire, de décider ou encore de faire. À la fois concentrés et détendus : « aware », comme dirait un grand philosophe. Le lâcher-prise ne va-t-il pas ainsi à l’encontre des besoins de nos entreprises et de nos activités ? Oui, bien sûr, car il n’est pas possible de naviguer à vue, de se dire « on fait et on verra », ou encore « peu importe ce qui a été, avançons… » Quoi que, parfois… Si organiser, prévoir, anticiper et capitaliser sont essentiels à la conception et au déploiement de nos stratégies, le contexte, de plus en plus mouvant et incertain, nous appelle vivement à l’improvisation. Parmi les compétences phares de ces dernières années : l’adaptabilité, l’une des soft skills à laquelle le monde professionnel est fort sensible. Et pour cause. Il s’agit de savoir faire avec ce qui est, avec ce qui vient, même quand ce qui est et ce qui vient sortent des sentiers battus et de nos feuilles de route. En improvisation théâtrale, nous développons nos compétences d’adaptation en temps réel, grâce à notre capacité à lâcher prise, justement. Comment lâcher le mental, se retenir d’anticiper, pour rebondir sur ce qui est, précisément, pour les uns et pour les autres ? Comment intégrer la proposition à laquelle je ne m’attendais pas ? Par exemple, si je suis en train de cuisiner dans une scène imaginaire, que j’ouvre le four pour en sortir un gâteau, et que mon partenaire me lance : « Ben pourquoi tu as fait cuire le chat ? », une partie de moi aura peut-être tendance à se crisper, à réagir avec pour première intention de décliner, de refuser… mais il me faudra ensuite me remobiliser pour permettre à cette proposition de coexister avec ma première intention : « Parce que le boucher n’avait plus de rôti ! Les pommes de terre sont celles du jardin, j’espère que tu vas aimer… » Et hop ! Le public n’y voit que du feu, et l’histoire improvisée continue. Ecouter, donc, prendre en compte même ce qui nous surprend, voire nous dérange. Ecouter pour pouvoir intégrer, c’est-à-dire valider, donner du crédit, donner pour vrai, quoi qu’il arrive. C’est ce qui est le plus difficile dans le lâcher-prise : accepter l’imprévu, l’imprévisible, le non planifié, le différent de ce que nous aurions voulu, cru, attendu. Pourtant, la Vie est ainsi faite, et nos activités professionnelles en sont un bel échantillon. Rien que la nécessité de s’adapter aux différentes personnalités avec lesquelles nous interagissons au quotidien est un exemple parmi d’autres de cette adaptabilité dont nous devons faire preuve. Mais le lâcher-prise n’est pas une compétence dans l’absolu. Il se déploie de manière inégale, en fonction des périodes et des contextes dans lesquels nous évoluons. Personne ne lâche prise toujours et en toutes circonstances. En improvisation théâtrale, nous parvenons à lâcher prise quand le cadre dans lequel nous évoluons nous permet de le faire. Et la performance est atteinte, quand notre lâcher-prise s’exprime au service de ce cadre, du « Tout » de l’histoire, un « Tout » cohérent qui se dessine et prend forme en temps réel. Lâcher prise pour lâcher prise, sans tenir compte de cette cohérence globale, n’a selon moi aucun intérêt. Cela vient même pénaliser la cohérence d’ensemble, et devient donc contre-performance. Le lâcher-prise, compétence de la juste adaptabilité, requiert, pour devenir possible, de créer les conditions adéquates à son émergence. Ces conditions sont garantes du cadre de sécurité qui, justement parce qu’il le contient, lui offre la pleine liberté d’exister et de contribuer au « Tout », composé d’enjeux, d’objectifs et de contraintes.
06:08 1/2/24
Le lâcher-prise, quézaco ?
A la question « Le lâcher-prise, c’est quoi ? », les réponses sont généralement variées, parce qu’il n’est pas possible de donner une seule définition du lâcher-prise. Son contenu dépend de notre contexte, de nos objectifs et contraintes du moment, ainsi que des interactions entre les acteurs concernés… Et pourtant, le lâcher-prise parle à tout le monde en tant qu’état. Il est tantôt bien-être, détente, insouciance… Parfois même une forme de béatitude qui nous immuniserait des soucis et difficultés du quotidien. Tantôt, il est une sorte de super pouvoir qui nous permet de dire et agir sans filtres, indépendamment des conséquences sur notre environnement. Vu sous ces deux angles, il est facile de comprendre en quoi lâcher prise nous est si difficile. D’ailleurs, je considère que le lâcher-prise ne doit pas faire l’objet d’une injonction, et qu’il n’est pas non plus à considérer comme une fin en soi. Si je me base sur mon expérience du théâtre d’improvisation, le lâcher prise est cet état où le comédien se retrouve pleinement immergé dans le jeu en tant que personnage, en interaction parfaite avec ses compagnons de scène, avec lesquels il co-construit une histoire improvisée en temps réel. Les mots, les gestes et les déplacements se présentent à lui avec fluidité et justesse. Il n’a qu’à se laisser porter : il ne réfléchit plus, il ne fabrique pas mentalement l’histoire, il n’anticipe pas, ne se juge pas… mais réagit de manière instinctive et interagit avec ses partenaires en harmonie et au service du Tout de l’histoire qu’il découvre au moment même où il lui donne vie : il donne vie à l’histoire en même temps qu’il vit l’histoire… Cet état de fonctionnement optimal est nommé par Mihali Csikszentmihalyi « flow » ou « état de fluidité ». Il correspond aux moments de haute performance vécus par les sportifs. Ces moments où le temps semble s’arrêter, et où l’immersion dans l’action devient totale : les gestes justes sont exécutés au moment juste, au service de l’objectif, à la fois suffisamment élevé et accessible pour permettre la pleine mobilisation et le plein engagement pendant toute la durée de l’action. En réalité, le lâcher-prise est pour moi l’instant qui précède l’état de flow. Il est cette fraction de seconde où l’on se dit : « Vas-y », et bam, où on y va, en confiance avec sa propre capacité à se positionner au bon endroit, de la bonne manière, et à choisir les bons mots, les meilleures options, le tout en cohérence avec le cadre et les contraintes dans lesquels se déroule l’action. A force d’entraînement, les comédiens d’improvisation apprennent à lâcher prise sur commande, même si la chose n’est pas toujours, ni en toutes circonstances, aisée. Pour être plus précise, je dirai que les comédiens développent des compétences intra et interpersonnelles qui leur permettent de laisser plus facilement place au lâcher-prise. Et j’ajouterai que ces compétences à elles seules ne suffisent pas. Parce que le lâcher-prise n’est pas un état de grâce indépendant de nos interactions et de nos contextes. Le seul fait de vouloir lâcher prise à tout prix peut justement nous empêcher d’atteindre cet état. Le sujet est riche en paradoxes. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’il est pour certains un sujet, et pour d’autres, une bête noire… Que vous soyez dirigeant, professionnel de l’accompagnement ou particulier, je vous invite à préciser ce que signifie pour vous « plus de lâcher-prise » dans votre situation professionnelle. Sachant qu’il s’agit de cette capacité à accéder au mode de fonctionnement optimal d’un système à un moment donné, qu’est-ce qui vous montrera, concrètement, que vous, vos interactions ou votre entreprise l’ont atteint ? Les formes qu’il peut prendre sont nombreuses ; la manière d’y parvenir vous sera spécifique et sera spécifique à votre contexte.
05:49 12/19/23
Lâchez prise ! (ou pas)
Un nouveau projet trotte dans ma tête depuis plusieurs mois. Il a émergé conjointement à mon travail sur la refonte de mon site internet. Et cette phrase, qui y figure : « Depuis 2014, j’accompagne les dirigeants et les professionnels de l’accompagnement et du conseil à lâcher prise pour contribuer avec sens, efficacité et épanouissement à la raison d’être de leur entreprise et de celles de leurs clients. » « Lâcher prise »… j’ai longtemps hésité à faire figurer cette expression sur mon site. Parce qu’elle est galvaudée. Depuis toujours servie et resservie à volonté, jusqu’à nous mettre la nausée. Un concept parfois fumeux, justement critiqué… Et pourtant, le lâcher-prise, au cœur de mon approche, au cœur de ma passion, de mes recherches théoriques, menées pendant ma formation au coaching d’entreprise à Aix-Marseille Université, et de mes explorations empiriques, rendues possibles grâce à ma pratique du théâtre d’improvisation depuis plus de 15 ans. Le lâcher-prise, je m’y suis confrontée, dans ses méandres les plus douloureux, jusqu’à me cogner contre mes propres résistances, contre mon besoin incontrôlable de contrôle, contre ces moments de solitude vécus sur scène devant plusieurs centaines de spectateurs. Qu’est-ce que lâcher-prise, pour moi ? Et quand le lâcher-prise devient outil, quelle forme prend-il ? Pour quoi ? Pour qui ? Est-il une fin en soi ? Est-il possible au-delà de nos injonctions ou de celles de nos contextes ? Le lâcher-prise est un concept, et pourtant, il est au cœur même du Vivant. Il est ce point juste – au sens de justesse –, le fameux « point J », comme je l’appelle… cet endroit si subtil et difficile à atteindre, où nous parvenons à faire avec ce qui est, en toute évidence, en temps réel et en pleine conscience. Ce point où tout fonctionne : l’individu en interaction, et l’entreprise en collaboration. Il existe bien, même s’il peut sembler éphémère. Comment s’en rapprocher ? Et pourquoi est-il si difficile à atteindre ? Quelles formes pourrait-il prendre pour vous ? Dans le champ professionnel ? Quand j’interroge mes clients sur leur définition du lâcher-prise, ils me répondent : « Ne pas être impacté », « Laisser couler », « Que rien ne m’atteigne », « Débrancher le cerveau », « Ne plus ruminer », « M’en foutre ». Une sorte d’état où rien ne compte plus, en somme. Où le monde peut s’écrouler, alors qu’on s’en tamponne. Une licorne en tongs ? Dans vos activités, vos interactions, votre management, vos accompagnements, comment le lâcher-prise pourrait-il se révéler une porte d’accès à une action plus juste, plus pertinente, plus organique, à la fois plus souple et plus « efficace » ? Comment pourrait-il nous permettre de redéfinir notre « efficacité » même ? Préciser notre vision ? Nos objectifs ? Nos valeurs ? Notre raison d’être ? Nos priorités ? Comment faire en sorte que le lâcher-prise ne reste pas un concept fumeux mais s’inscrive bien dans la matière ? Dans la réflexion, la réflexivité, l’action concrète et mesurable ? C’est précisément ce que j’ai envie de vous proposer dans la 2ème Saison de mon podcast, Monde sensible. Pour placer le lâcher-prise au service des dirigeants, des professionnels de l’accompagnement et des particuliers désireux d’impacter leur environnement professionnel avec plus de justesse, d’efficacité, d’épanouissement et de sens. Je vous parlerai de lâcher-prise, donc, mais pas que. D’improvisation théâtrale aussi. Parce que vous serez en mesure d’établir des liens entre cette discipline magique et votre réalité. Parce que je crois en la richesse de la transversalité. Elle permet l’appropriation individuelle sur mesure, sans influence de posture. Et elle stimule la créativité, notre capacité à faire des liens entre des concepts ou des situations, des cas qui en apparence s’opposent.
06:24 12/5/23
La communication non verbale
A la fin d’une formation sur l’Ecoute active, une participante m’a dit qu’elle aimerait travailler sur le décodage de la communication non verbale pour pouvoir comprendre ce qui se jouait chez ses interlocuteurs. Selon moi, apprendre à décrypter le langage non verbal est une chimère. Il peut être intéressant de connaître les principales interprétations de nos gestuelles et postures, mais il peut être selon moi cloisonnant de se contenter d’une lecture cognitive des choses. Observer pour tirer des conclusions, c’est se positionner en tant que spectateur, à l’extérieur de l’espace relationnel. C’est regarder l’autre, de loin, et l’analyser. C’est éviter de prendre pleinement part à la relation : éviter de prendre le risque de se laisser atteindre, voire dépasser par ce qui est. C’est donc tenter de contrôler, une fois de plus, en évitant de se laisser surprendre par ce que, justement, on ne comprend pas, on ne peut pas maîtriser. Je peux partir du principe que croiser les bras, est le signe qu’une personne se renferme. Mais sommes-nous forcément fermés parce que nous sommes hostiles ? Ou que nous nous positionnons contre ? Nous avons 10 000 autres raisons de croiser les bras. S’il y a bien deux choses auxquelles nous ne pouvons pas avoir accès, ce sont les émotions et les pensées de nos interlocuteurs. En effet, nous pouvons observer, entendre et ressentir que quelque chose est là, mais pouvons-nous savoir de quoi il s’agit avec certitude ? Nous sommes pourtant les kings de l’interprétation : « Tu as vu ? Il n’a dit bonjour à personne ce matin. Je suis sûre que c’est parce que Brigitte lui a dit ce qu’elle lui a dit hier, en pleine réunion. Il l’a mal pris. » Et bien, en réalité, nous n’en savons rien. Depuis l’extérieur, nous ne pouvons pas savoir. Et pourtant, nous adorons faire des hypothèses auxquelles nous croyons dur comme fer. D’autant plus que tout ce que nous allons observer, entendre et ressentir à partir de là, ne pourra que venir nourrir notre hypothèse de départ. En somme, plus nous cherchons à savoir, à comprendre, à maîtriser, et plus nous prenons le risque de nous enfermer dans notre petite pensée étriquée. Mais alors, comment parvenir à lâcher le mental, nos réflexes de décryptage et d’interprétation, pour juste être là, présent à l’autre ? Comment tenir compte de l’autre et de ce qui est, tout en lâchant ce besoin de comprendre ? Pas évident, n’est-ce pas ? Tout d’abord, il peut être utile d’intégrer l’idée que tout ce que nous observons, entendons ou ressentons ne sont que des informations. Et que de les capter, en conscience, sans savoir quel est leur sens, n’est déjà pas si mal. Par exemple, si j’observe un bouton sur le nez de mon interlocuteur. Ai-je vraiment besoin de savoir s’il s’agit d’un point noir légèrement infecté ou d’un furoncle ? L’intérêt, selon moi, de ne pas savoir pour l’autre, est de laisser s’exprimer notre curiosité à travers le questionnement ou le feedback. Observer, certes, mais ne pas chercher à interpréter, à expliquer. Juste « remettre en circulation », exprimer son étonnement. Ne pas savoir, c’est inviter l’autre à nous dire et à exprimer sa vision de l’instant à partir de son propre prisme. C’est se détendre, aussi. Se poser et accueillir de ce qui est. Observer, laisser l’autre libre de danser. Pourquoi devrions-nous toujours deviner ? Décrypter ? C’est en pensant que notre interlocuteur a quelque chose à nous cacher, que nous nous empêchons d’être vraiment à son écoute, et de l’inviter à se confier. Alors, lâchons notre fantasme d’omniscience… acceptons d’observer sans comprendre, osons aller chercher l’information, explorons les différentes visions. Derrière le besoin de contrôler, se cache souvent la peur d’être surpris, de ne pas pouvoir maîtriser. Et pourtant, n’est-elle pas là l’essence-même de la Vie ?
07:29 12/1/23
Nos perceptions sensorielles
C’était à l’occasion d’une journée de séminaire sur le thème de l’audace. Le manager souhaitait susciter chez ses collaborateurs des réflexions sur le fait d’oser « occuper » sa place, être force de proposition, prendre des initiatives… car il les considérait trop réservés voire timides, trop scolaires, trop suiveurs… Parmi les premières activités, je proposai le fameux «désigner-nommer en décalé» que j’affectionne tant. Il consiste à demander aux participants de désigner un objet tout en nommant le précédent objet désigné juste avant, et ainsi de suite. J’utilise ce jeu, basé sur notre capacité à mobiliser les ingrédients du lâcher-prise à un instant T, comme une grille de lecture de notre rapport à la performance. Lors de cet exercice, les participants passaient les uns après les autres. Globalement, la concentration se révélait difficilement mobilisable : le regard du manager semblait peser dans la balance. À un moment donné, une collaboratrice, plutôt en retrait depuis le début, s’élança. Elle réalisa l’activité avec une facilité et une grâce étonnantes. Alors, je «sentis» comme une crispation dans l’air, comme un «Oh la garce !» général. Ayant tendance à exprimer mes ressentis et mes impressions, je leur partageai ma perception. Plusieurs membres de l’équipe confirmèrent ; le manager aussi. L’un d’entre eux précisa : «Je me suis dit "Mais comment est-ce qu’elle fait… du premier coup ?" Nous on a galéré comme pas possible… » J’avais donc senti juste. Étrange, n’est-ce pas, que l’on puisse ressentir une pensée, une intention ? Comment imaginer que l’on puisse, sans se regarder ni communiquer, ressentir l’autre ? Jusqu’à en deviner ses intentions, ses émotions, ses pensées ? Voire même le moment où il va parler ? De la science-fiction, n’est-ce pas ? Il n’est pas question ici d’affirmer que nous avons le pouvoir de savoir avec certitude ce que l’autre pense ou ressent. En revanche, je crois en notre capacité à ressentir le réel, ou du moins une partie du réel, avec justesse. C’est-à-dire que nous avons la capacité de capter des éléments du réel qui sont bien présents, même si nous ne les comprenons pas, ne les maîtrisons pas. Dans mes accompagnements, individuels ou collectifs, il m’arrive parfois de ressentir le réel à travers des sensations d’apparence irrationnelles : un frisson, une boule au niveau du plexus solaire, une aiguille plantée en travers de la gorge, les bras lourds, extrêmement lourds, comme si mes deux mains étaient plantées chacune dans un seau de ciment... Parfois, ce sont seulement de vagues impressions : une matière, un mouvement, un rythme, un goût… ou des images, au premier abord incongrues, sorties de nulle part : « Tiens, je vous vois en train de marcher sur une poutre… », « J’ai l’image d’une porte gigantesque, avec un trousseau de clés énormes ! », ou encore : « J’imagine un poulpe, qui flotte dans la mer… ça vous parle ? (!) » Ce que j’ai appris avec le temps, c’est d’oser dire, nommer, donner à voir, à percevoir, à ressentir. Ce qui ne fait pas écho à l’autre, aux autres, est une perche, tendue depuis le monde des sensations, des émotions, des énergies, de l’intuition, vers le monde davantage palpable de la matière et du mesurable, et qui n’est tout simplement pas saisie. Peu importe. Car quand ils font échos, ces feedbacks ouvrent des portes de compréhension nouvelles et complémentaires. Le « monde sensible » et le «monde de la raison » sont selon moi indissociables. Mais souvent, la rencontre n’est pas aisée, pour ne pas dire risquée. Alors, on oublie de ressentir, de se laisser traverser, de laisser venir et émerger ce qui est. Or, si la réalité se comprend avec la tête, elle se perçoit avec le corps, et s’embrasse avec le cœur. C’est en déployant tous nos sens que nous sommes en mesure d’accéder aux détails les plus subtils de notre réalité, pour prendre paradoxalement davantage de hauteur et plonger au cœur de l’essentiel.
07:50 10/3/23
De la demande au besoin
Conseiller indépendant depuis 6 ans, il m'a sollicitée pour mieux "gérer" ses émotions : « Je me mets souvent en colère, je suis irritable. Je m’engueule avec mon fils, ma fille. Je suis insupportable avec ma femme, la pauvre. J’imagine qu’il existe des techniques pour mieux gérer ses émotions ? » Il se trouvait trop sensible, et cette sensibilité l'invalidait. Même si je remarque des sensibilités plus ou moins exacerbées d’un individu à l’autre, je ne pense pas que la sensibilité et nos réactions soient un problème en soi, mais plutôt des informations sur nos interactions et les systèmes avec lesquels nous interagissons ou dans lesquels nous évoluons. Nous avons justement exploré sa demande de départ qui était, je le rappelle, une meilleure « gestion » de ses émotions. Comme il arrive bien souvent en coaching, son besoin se précisa lors de notre troisième séance. En tant qu’indépendant, il fournissait une quantité de travail énorme pour des résultats qu’il jugeait insuffisants. Il n’avait plus de temps pour lui et se sentait épuisé, à fleur de peau. Une fois chez lui, le soir, il ne supportait plus rien ni personne, et se « prenait le bec » avec toute la famille. Nous avons travaillé sur ce qu’il se souhaitait pour les années à venir, et sur ses besoins financiers en lien, sur ses priorités. Au fil des séances, sa décision de revenir à un poste de salarié, après revalorisation de son expérience, se confirmait. Un jour, alors que nous nous penchions sur une éventuelle postulation, il s’exprima en ces termes : « C’est fou qu’on soit partis aussi loin… que je sois venu vous voir pour mieux gérer mes réactions émotionnelles, et qu’on en soit à parler de mon nouvel avenir professionnel… » Etrange, effectivement, que l’on puisse exprimer un inconfort, voire dans certains cas une souffrance, pour arriver au constat que l’inconfort ou la souffrance ne nous sont pas inhérents… Il semble pour certains plus facile de se remettre en question, voire parfois de s’auto-flageller, plutôt que de remettre en question l’équilibre qu’ils ont créé, même si celui-ci leur ponctionne de l’énergie ou ne leur convient plus. L’insatisfaction, l’inconfort, la souffrance, les sur-réactions, voire parfois la maladie ne sont « que » des informations. Alors plutôt que de naviguer entre deux extrêmes : « C’est moi le problème », pour les plus empathiques ou « C’est eux le problème », pour les plus têtus, pourquoi ne pas interroger le système ? Celui que nous formons ensemble, les uns et les autres, et dont nous sommes co-responsables à 100% chacun, pour reprendre les propos de François Balta : « La co-responsabilité n’est pas de 50% chacun, non, mais bien de 100% chacun. » Pour un dirigeant, appréhender son entreprise avec suffisamment de hauteur, revient à reconnaître et valoriser cette co-responsabilité. Déplacer le regard du symptôme au système me semble indispensable pour ne pas se limiter à un constat individuel : «Je suis trop sensible», «Tu es trop gentil»… «Il est vraiment très con.» Ces étiquettes, outre le fait de simplifier le réel, nous figent dans des croyances stériles. Oui, «je suis trop sensible», peut-être, et donc ? De quoi ai-je besoin pour faire avec dans un environnement donné ? Ou que puis-je modifier dans mon environnement pour me permettre de mieux vivre ma sensibilité spécifique ? L’une des qualités ou compétences à développer est selon moi notre attention à ce qui est : pour soi, pour l’autre, pour nous. Et peut-être aussi la capacité à reconnaître la justesse. Parce que si je suis à l’écoute de moi-même, de l’autre et du système que nous formons, alors je serai en mesure de percevoir le moindre grain de sable ou le moindre nuage. Et ainsi réajuster mes mots, mon comportement et mon action, pour tendre vers le Beau et l’harmonieux.
08:12 9/19/23
Remise en question : à quoi bon ?
C’était une formation intra entreprise sur la Communication Non Violente réunissant des managers de différents sites. Parmi les objectifs prescrits, celui de les accompagner à tisser davantage de liens avec leurs équipes, pour favoriser leur montée en compétences. L’un des intérêts de cette formation est de provoquer des prises de conscience concernant nos différentes sensibilités, pour réussir à se mettre à la place des autres et appréhender ainsi la violence avec laquelle certains individus perçoivent, reçoivent et ressentent parfois nos propos, nos manières de nous exprimer, même quand notre intention est tout autre. Au moment où j’interrogeais les attentes des 10 participants, l’une d’eux déclara n'avoir aucune attente, car tout se passait très bien pour elle. Je souriais, d’un sourire un peu coincé, tiraillée par mes paradoxes : « Ok, je comprends que tu n’as pas d’attentes concernant cette formation. Mais du coup, qu’est-ce que tu peux te souhaiter pour ces deux jours ? » Je précisai alors, que lorsque l’on n’attend rien, il n’est pas rare que rien ne se passe. Et je l'invitai à poser son attention sur tout ce qu’elle repèrerait qui pourrait lui être utile sur le terrain, et à l’exprimer au groupe. Et comme à l’accoutumé, je demandai à l’ensemble des participants d’exprimer le moindre doute ou la moindre interrogation, le moindre manque d’intérêt ou jugement émergeant sur ce que l’on était en train de faire, ou s’ils étaient sceptiques. Il est difficile de savoir ce qu’il nous manque, ou de savoir ce que l’on se souhaite, quand on n’a pas pour habitude de douter, et de se remettre en question. Je dis « douter ET se remettre en question », car bien souvent, il me semble que le doute est un allié dans la remise en question. Le doute n’est pas toujours agréable, parce qu’il nous renvoie à l’inconfort lié au sentiment d’incertitude. Il nous fait croire que nous n’avons pas confiance en nous, puisque nous ne sommes pas certains. Et pourtant… c’est justement parce que nous doutons que nous pouvons avoir confiance en notre capacité à prendre en considération plusieurs éventualités, plusieurs hypothèses, et à ne pas nous leurrer, ou du moins, agir le plus en conscience possible. L’incertitude façonne des esprits ouverts, adaptables, et appelle à l’humilité. Notre participante « au top », que j’avais invitée à identifier, tout au long des deux jours, les graines qu’elle pourrait emporter avec elle, au-delà de la formation, exprima au groupe, au moment du débriefing, son souhait de s’adapter aux différentes personnalités de ses collaborateurs. Elle avait perçu l’impact qu’elle pouvait avoir sur ses relations, même au-delà des mots. Et elle avait identifié au moins deux cas dans lesquels elle avait envie de mettre en œuvre la Communication Non Violente, pour aller chercher les feedbacks. Regarder ce qu’il se passe à l’extérieur de nous et tisser des liens avec notre propre manière de faire ou d’être au Monde, demande selon moi du courage. Bien souvent, nous avons l’intuition de notre impact sur nos relations et les situations que nous vivons. Et pourtant, ces liens sont parfois si difficiles à identifier que nous minimisons notre part d’influence et de responsabilité. Aujourd’hui, je travaille en collaboration avec des professionnels de l’accompagnement, des dirigeants et des particuliers que je qualifie d’« éclairés ». Si « Illuminés » est une insulte, « éclairés » est une nécessité. Vous la visualisez, la lumière ? Délicate et caressante… posée sur la surface. De l’autre côté, l’ombre, forcément. La lune est ainsi. Chaque cratère est la trace d’un impact. Et pourtant, elle est si belle… suspendue dans le ciel, à la fois douce et puissante.
08:53 9/5/23
Le dirigeant pas content
C’était une séance individuelle, dans les locaux de son entreprise. Le dirigeant de 52 ans afficha tout de suite un air grave. Nous nous retrouvions pour la troisième et dernière séance « état des lieux et précision des objectifs », pour définir ensemble la porte d’entrée du travail à déployer ensuite. Ce jour-là, Stéphane avait perdu « le » sens. Le sens de se donner du mal, pour une activité qui ne semblait pas motiver ses collaborateurs : retards, départs, nonchalance… il avait l’impression d’avoir affaire à des « gamins irresponsables ». Bref, il en avait « ras-le-bol » et était prêt à tout « envoyer bouler ». Que devais-je faire ? Surtout, ne pas lutter, ni résister. Ne pas chercher à rassurer, et encore moins à convaincre. Juste accueillir. Accepter mes propres tensions, ces peurs et ces doutes, cette tempête vécue par circularité systémique… encore une fois, respirer, me détendre, lâcher. Concentrée, attentive, mais détendue… Soudain, j’ai ressenti comme un élan. L’envie d’entrer dans cette nouvelle énergie qui se présentait. Nous nous sommes retrouvés dans un jardinet situé derrière l’immeuble, sous les arbres. Je l’ai invité à courir, sur la distance qui lui conviendrait, en gardant les yeux fermés. Dès le démarrage, il devrait s’élancer à toute vitesse. Quand il arrêta sa course, il se retourna vers moi. « Alors… », lui demandai-je, «… comment est-ce que tu as vécu l’exercice ? » « Bien… » répondit-il, pensif, comme s’il cherchait à comprendre où je voulais en venir. « Comment est-ce que tu t’es senti ? » « Bien… super bien. J’ai kiffé, même. » « C’est quoi que tu as kiffé ? » « Je me suis senti libre. » Pour la première fois depuis le début de notre séance, je retrouvais son visage, détendu : « C’est ça que je veux : me sentir libre, léger. » Alors je lui ai partagé mon feedback : j’étais surprise de voir avec quelle facilité et quelle aisance il avait réalisé l’exercice. « Ben, en fait, c’est pas difficile pour moi. J’aime ça, ça ne me fait pas peur. Ce que les autres prennent pour des challenges, moi ça m’éclate. » De fil en aiguille, je l’ai invité à établir des liens avec les propos qu’il avait tenus en début de séance. Il a ajouté qu’il aimait son rôle de chef d’entreprise, qu’il avait choisit cette voie en connaissance de cause, et qu’au final, elle était là, sa place. Il exprima son soulagement d’avoir pu poser ces mots. Nous étions simplement allés « au bout du processus », comme je dis souvent. C’est-à-dire au bout de ce qui était là pour lui à ce moment précis. Sans jugements, sans attentes. Nous avons déroulé le fil. Comme un culbuto, si nous acceptons de suivre le mouvement, d’aller au bout de chaque processus qui se présente à nous, alors nous reviendrons au point d’équilibre, tôt ou tard, pour replonger ensuite dans un nouveau processus. Mais nous vivons dans la société du vite et de l’efficace, du vite efficace, du « efficace, et vite ! »… et alors, bien souvent nous forçons. Or, paradoxalement, c’est quand nous suivons le mouvement que nous lui permettons de s’accomplir. Quand nous forçons, nous pressons, bien souvent, nous freinons, ou entretenons. L’accompagnement, c’est cet Art subtil du « pousser-tirer », s’immobiliser parfois, que l’on adapte en tant réel, en fonction de ce qui émerge. Si l’on se rend compte que l’on a trop tiré, ou trop attendu pour pousser… qu’importe ? Il ne s’agit pas de poser THE question puissante, d’avoir LA super réplique à tous les coups, L’outil qui déchire… mais d’apprendre à reconnaître le mouvement « juste », au sens de « justesse ». Ce point d’équilibre délicat, à la fois si puissant et fragile. Ce point où tout peut basculer, et dont on s’éloigne parfois pour mieux y revenir, entre cadre et souplesse, rigueur et liberté.
09:19 9/4/23
R.I.P., petit bousier
Il s’est présenté pour la livraison. Ultra speed, il a freiné dans la poussière. Ils sont toujours speed, les livreurs. Ils courent encore plus vite que le Monde : possible ? « J’ai deux paquets pour vous. » Et bam, en un seul geste, il les balance au sol. Impossible de parler, de prononcer un seul mot. J’ai entrouvert la bouche, pourtant, mais rien n’est sorti. « Ne vous inquiétez pas, Madame, je vous les dépose devant la porte. » « C’est pas ça… y avait un bousier, là… » Il a soulevé le premier carton, et il était là, mort, le petit bousier. Ecrasé par une dizaine de kilos débarqués trop vite. « Ah… mince… j’avais pas vu. » Sidérée, comme il m’arrive souvent. Coupable, de non assistance à bousier en danger. Et pourtant, ce mécanisme, je le connais bien : le bug, puis rien. Je fais le lien avec le MBTI - le Myers and Briggs Type Indicator - une grille de lecture de nos préférences comportementales. Il faut entendre par « préférences », les comportements que nous mettons plus facilement, spontanément et naturellement en œuvre. Dans la première des quatre dimensions explorées par ce modèle, deux pôles : l’Extraversion et l’Introversion. Si l’individu ayant une préférence pour l’Extraversion présente un mode « action puis pensée », c’est-à-dire qu’il passe à l’action (ou parle) avant ou en même temps qu’il ne pense, celui qui a une préférence pour l’Introversion pense généralement avant de parler ou d’agir, selon un mode « pensée puis action ». Une préférence pour l’Extraversion, conduit à élaborer sa réflexion au fur et à mesure qu’elle s’exprime, en contact, donc, avec le monde extérieur. Là où une préférence pour l’Introversion conduit à élaborer sa pensée à l’intérieur, avant de l’exprimer. Bien entendu, comme pour chacune des autres dimensions du MBTI, il s’agit de tendances, car nous ne fonctionnons pas d’une seule manière. Nous sommes tous complexes, teintés de nuances, en fonction des situations, du contexte, du moment, de notre état d’esprit, et de notre expérience. Toutefois, ces dimensions m’interpellent souvent, et je me les remémore volontiers au détour d’une réaction, d’un échange, d’un accompagnement. Sidérée, comme il m’arrive souvent. Incapable de crier, de prévenir, de le sauver, le bousier. Nous avons des préférences comportementales, ce qui ne signifie pas que nous faisons exprès de nous comporter comme ceci parce que nous le préférons, mais que nous nous comportons comme ceci, parce que ceci nous est plus facile, spontané, évident. Toutefois, ne nous est-il pas possible de faire évoluer ces préférences ? De mieux les utiliser ? Ou de « développer » nos non-préférences, comme nous invite à le faire le MBTI ? Certes, nous avons toujours une marge de progression : comprendre dans quels contextes et dans quel état d’esprit nous parvenons, ou non, à utiliser davantage nos non-préférences, par exemple. Ou à contrario, dans quelles circonstances le naturel revient au galop. Par exemple, dans le cas du bousier, comment puis-je m’assurer que ma réaction sera la bonne, la prochaine fois que je verrai un insecte en danger ? Bousier, coccinelle, escargot… comment pourrai-je crier ? Alerter ? Anticiper ? Eviter ?
08:01 7/11/23
Open your mind
Il y a plusieurs années, j’animais une formation collective de trois jours sur la communication managériale. Au lancement de la séance, je me suis présentée. J’ai dû prononcer quelque chose comme « coach… Team building… » et peut-être un troisième anglicisme qui a fait déborder le vase. Alain – c’est le nom que je lui donnerai – a littéralement explosé. Je ne me souviens plus aujourd’hui du contenu exact de son explosion verbale. Je me souviens juste du niveau de violence perçu à ce moment-là. J’ai sans doute commis une erreur en répondant, au lieu de questionner. Je lui ai fait remarquer que j’utilisais le vocabulaire de ma profession, empreinte de culture anglo-saxonne. Que le mot « coach » nous venait de l’anglais, certes, mais que ce terme avait pour origine le mot coche, emprunté au français par l’anglais au XVIème siècle, et revenu ensuite sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Je précisai que ce phénomène d’emprunts et de mouvements des mots existait depuis la nuit des temps. Que selon moi, nous ne pouvions pas y faire grand-chose, si ce n’est cloisonner davantage, dresser de hauts murs et des barbelés pour empêcher les libres échanges. Ensuite, j’ajoutai que le thème de la formation était la communication au service de leur management, et j’en profitai pour formuler mon premier feedback. Le deuxième jour, j’ai proposé au groupe un exercice que j’appelle le duel. Cet exercice permet à ceux qui en font l’expérience d’observer leur propre posture en relation, dans une situation sans, puis avec enjeu. J’utilise ce jeu pour introduire le concept d’adaptabilité managériale. Quand le tour d'Alain et de son partenaire est arrivé, le jeu avait viré au carnage : ils n’arrivaient pas à se synchroniser, parce qu’Alain, focus sur ses pieds, ne parvenait pas à entrer dans la fluidité d’un mouvement co-construit avec son binôme. Alors je me suis levée, j’ai fait signe à son partenaire de bien vouloir me laisser la place, et je me suis approchée de notre pauvre bougre. J’ai posé mes mains sur ses épaules, délicatement, et je l’ai accompagné comme le ferait un professeur de salsa, pas à pas. Très vite, il a compris. Nous avons joué, avec une complicité particulière. Nous avons réussi, ensemble. Il a exprimé les liens entre ce qui venait de se passer et le fait qu’il n’avait pas, lui, la patience d’accompagner les jeunes collaborateurs « en galère ». Il s’est suggéré d’être plus à l’écoute de leurs difficultés, de les interroger pour aller les chercher là où en étaient. La représentation que nous avons des choses, nous est tellement personnelle ! Nos réactions parlent de nous, et bien souvent de nos peurs. En début de formation, quand nous co-élaborons notre cadre relationnel, les participants expriment systématiquement leur besoin de « non jugement » de la part du groupe. Je ne suis pas sûre qu’il soit possible d’être dans le non jugement sur commande, en toutes circonstances. Toutefois, j'invite chacun à identifier ce qui l'amène à juger, et donc à réagir… et malgré les émotions, à rester ouvert à ce qui est. A écouter, accueillir. À imaginer que, même si ça paraît étrange, surprenant : ce qui est, pour l’autre, est. » Facile à dire, bien sûr, et pas toujours facile à mettre en pratique. Et en même temps, sommes nous toujours obligés d’accueillir ? Devons-nous toujours éviter de juger ? Si l’accueil devient injonction, nous amènerons tôt ou tard le système à buguer. Selon moi, il est surtout important d’être conscient des effets que nous produisons à un instant T. Pas de tout contrôler, pour avoir toujours la meilleure réponse. Etant donné que, «tout système non régulé engendre l’inverse de ce vers quoi il tend», il est possible que plus je redoute un comportement, une situation, un résultat, parce que je les juge négatifs, et plus il est possible que je les rencontre, justement, voire pire, que je les engendre par mon comportement, à cause du fait même que je les combats. Chaud, hein ? Alors que faire ?
09:00 6/27/23
Prendre la parole en public
C'était un atelier ayant pour thème « Prendre la parole en public grâce aux techniques du théâtre d’improvisation », destiné à un groupe de femmes entrepreneures et salariées. La prise de parole devant auditoire ou en animation cristallise selon moi notre rapport au regard de l’autre, à l’image que l’on souhaite renvoyer, et à la perception que l’on a de soi-même. Derrière chaque attente, a souvent une projection de ce que devrait être sa propre prise de parole en public. Les performances des speakers américains sont souvent cités en exemples… il est question de cacher son stress, mieux « gérer » émotions, de sorte à renvoyer un sentiment d’assurance et de confiance intra personnelle. Nous avons tendance à imaginer une manière de communiquer à l’oral qui soit performante, efficace, captivante… Ouf ! Quelle pression ! Et si c’était justement cette pression d’un résultat frôlant la perfection qui nous faisait perdre nos moyens ? Je les ai invitées à explorer ce point d’équilibre entre concentration et détente. Cet endroit à la fois précis et fragile, où nous sommes en capacité de lâcher-prise, pour laisser émerger de nous les mots, la gestuelle et la posture justes, porteurs de la juste intention que nous souhaitions exprimer. L’une d’entre elles a exprimé : « Les mots sont sortis tous seuls. Je n’ai même pas eu à réfléchir. J’ai dit ce qui venait. » Prendre la parole en public, selon moi, c’est avant tout la capacité à être en présence, ici et maintenant, conscient de soi et de ses émotions, en relation avec les êtres humains qui nous observent et nous écoutent, avec l’intention de leur donner à capter le cœur de chaque phrase, de chaque mot. C’est une danse, en fait. Même si l’orateur est le seul à parler, son message n’a de sens que s’il est entendu, appréhendé dans l’entièreté de l’instant. Le lendemain de cet atelier, des photos immortalisant l’instant ont circulé. Sur l’une d’elles : moi, debout, les bras le long du corps, en écoute ; simple, juste posée là. Et soudain, une émotion : c’est ma propre vulnérabilité qui me touche. Animer un atelier avec le cœur. Ressentir la pression de « il faut que » puis la laisser passer. Me concentrer sur elles, leurs attentes, leur sensibilité. Le cœur me guide, et me fait oublier mon exigence de paraître compétente et sûre de moi. Parce qu’au final, on s’en fiche. Ce n’est pas le paraître qui compte. C’est l’intention, le cœur et les tripes que j’y mets. Si je prends la parole pour transmettre les valeurs qui me portent, alors elles me porteront, et je serai juste bien avec ça. Ne plus chercher à paraître parfaite, en maîtrise, sûre de soi, en total maîtrise de ses émotions. Au contraire, il s'agit de laisser sortir cette énergie qui est dans mon corps au contact des autres. J’ai besoin de bouger, de me contorsionner en même temps que je dis et que je ris. Et ben vas-y , bouge ! Contorsionne-toi ! Dis ! Ris ! Vis ! Les autres se diront peut-être que tu es zarbi ? Et bien quoi ? N’est-ce pas normal d’être interpelé quand on rencontre la Liberté ? On la voit si peu souvent qu’il nous arrive d’en oublier les contours. Et pourtant, elle est là, en chacun de nous, toujours. Mais on la contient, parce qu’on sait, au fond, qu’elle fait peur. Ou à minima qu’elle suscite la surprise et la curiosité. Donc qu’elle attire les regards, qu’il va falloir assumer. Alors… prendre la parole en public pour se conformer ? Travailler une gestuelle et une communication calibrées ? Ou kiffer, ex-primer, faire sortir de soi ce que l’on a pour habitude de comprimer ? On se retient déjà, toute la journée. Sentons-nous libres, nonbpas d’être toujours au top et dans la fluidité, mais surtout, d’identifier, debchoisir et de construire le cadre sécuritaire dans lequel nous parviendrons, si nous le souhaitons, à danser.
09:50 6/13/23
Libres et responsables
« Il faut vous responsabiliser ! » : une injonction paradoxale entendue il y a quelques jours. Le fameux « Faites ce que je dis… » C’est comme l’histoire de ce professionnel de l’accompagnement qui accompagne les autres dans leurs difficultés, sans jamais songer qu’il aurait bien besoin, lui aussi, d’un accompagnement. « Il faut vous responsabiliser ! » : une injonction prononcée par un professionnel à l’encontre d’un groupe de professionnels. En une phrase, ils avaient tous 4 ans et demi. Et pourtant, son injonction ne partait-elle pas d’une bonne intention ? Il arrive bien souvent que les meilleures de nos intentions provoquent précisément l’inverse de ce que nous cherchons à mettre en œuvre ou à insuffler. Difficile de responsabiliser, donc. Il y a quelques années, j’ai animé une formation à la communication managériale. La direction se plaignait de comportements infantiles. J’ai proposé au groupe le jeu déjà décrit dans le troisième épisode de ce podcast, qui consiste à réciter l’alphabet les yeux fermés, en groupe. À peine la règle énoncée, l’un d’entre eux m’a lancé : « Et si on refuse de le faire, ce jeu ? » Je lui ai répondu qu’ils étaient libres de ne pas jouer à ce jeu, mais que je trouverais ça dommage, parce qu’ainsi ils n’auraient pas l’occasion d’expérimenter ce que j’avais envie de leur faire expérimenter. Et qu’il s’agissait, selon moi, d’une expérience à vivre au moins une fois dans sa vie. Ils m’ont regardée, et ils ont joué. Il est selon moi possible de s’approprier un cadre, à partir du moment où l’on se sent libre d’y entrer ou pas. Dans les métiers de l’accompagnement et du conseil, se joue selon moi le principe de responsabilisation. Quand j’interviens en supervision de coachs ou en séance de déblocage d’un cas client avec un professionnel du conseil, il m’arrive d’entendre que la situation n’avance pas, que l’accompagnant a l’impression de ramer et ne comprend pas pourquoi. Notre influence sur les systèmes avec lesquels nous interagissons est réelle, même si elle est parfois tellement subtile que nous ne nous sentons pas responsables des résultats que nous obtenons. Il y a peu, un agent immobilier me racontait qu’il lui est déjà arrivé d’organiser plus de 40 visites pour une maison qu’il ne parvenait pas à vendre. Il sentait bien que le propriétaire devait changer quelque chose, et lui avait déjà fait des préconisations en ce sens, mais rien ne semblait bouger. Comment accompagner le propriétaire, un homme âgé ayant vécu plusieurs dizaines d’années dans cette maison, à en faire le deuil, pour pouvoir se remettre en mouvement et mettre en place les changements apparemment nécessaires pour vendre ? Et si ce « frein » à la vente était un prétexte inconscient pour faire perdurer la relation entre le propriétaire, plutôt isolé, et son agent immobilier ? Quels bénéfices avons-nous, en tant qu’accompagnants, à ce que nos clients aient besoin de nous ? L’idée n’est pas de neutraliser les nombreux phénomènes qui influencent nos relations, qu’elles soient professionnelles ou personnelles, mais de les porter à notre conscience pour pouvoir les exprimer, quand cela est possible et nous semble pertinent. Parce que prendre conscience de ce qui se joue pour nous au sein d’une relation, c’est déjà prendre du recul et ne plus subir les symptômes. Responsabiliser, c’est incarner un cadre que l’on s’est soi-même approprié avec sens, et le présenter à l’autre en donnant à voir les valeurs et l’intention que l’on y met... Et puis, le laisser libre. Responsabiliser, c’est ce juste équilibre entre exigence et confiance…
08:36 5/30/23
C'est pas moi, c'est Murphy
Un jour, à la fin d’un atelier, un participant m’a confié une problématique personnelle. Son épouse était paraplégique depuis deux ans. Même s’il avait l’impression de faire tout son possible en termes de taches ménagères, elle était toujours en colère et l’assénait de reproches : « Je ne sais plus quoi faire. Et pourtant, je sens bien que je dois mal m’y prendre. » Ce que faisait cet homme, c’est ce que nous faisons tous, quand nous sommes coincés au fond du système : toujours plus de la même chose, à savoir toujours plus de ce qui ne fonctionne déjà pas. Et pourtant, avec la meilleure intention du monde. Parfois, nous souhaitons si fort quelque chose, que nous parvenons, malgré nous, à engendrer l’inverse. Je lui ai partagé mes hypothèses : « Peut-être que, plus tu en fais, plus tu renvoies à ta femme qu’elle est dans l’incapacité de faire, puisque tu fais ce qu’elle ne peut plus faire… et que, du coup, elle se sent impuissante, inutile ? Peut-être même qu’elle souffre pour toi, et culpabilise de te laisser toutes ces tâches ? » Il m’a regardée comme s’il avait une révélation, et m’a répondu : « Ben tu sais quoi, j’y ai pensé… » Souvent, nous pensons, nous savons, et pourtant, nous continuons à agir de la même manière, à apporter les mêmes réponses, et nous entretenons les mêmes problèmes. Je n’entrerai pas ici dans une analyse des mécanismes qui nous poussent à nourrir « la bête », mais nos raisons intrinsèques ou systémiques sont généralement valables. Parfois, nous préférons même penser que c’est l’autre qui a un problème, et que nous n’y pouvons rien, parce que nous avons déjà « tout essayé ». Et puis parfois, nous sentons que nous y pourrions quelque chose, mais nous projetons tellement d’efforts… Il m’arrive régulièrement de recevoir les confidences de personnes qui se plaignent d’une relation et me disent : « Je devrais te l’envoyer… » Or, c'est celui qui me sollicite pour un problème que je considère comme le demandeur, et il est possible d’agir sur la situation ou la relation qui lui pose problème, sans travailler directement avec ce qu’il considère comme étant le problème, à savoir l’Autre. Je ne dis pas que l’on peut tout résoudre, mais il y a toujours une marge d’action. Je pense que tant qu’un problème demeure problème, alors il y a problème. Et s’il y a problème, alors, en principe, il y a solution. La solution n’implique pas forcément la disparition de la situation ou du comportement « problème », mais permet de reconsidérer le problème comme un non-problème. C’est-à-dire que la représentation du problème – pour celui qui le considérait comme un problème – peut changer et devenir un non-sujet, tout simplement. La Systémique nous apprend que nous sommes tous responsables à 100% des systèmes avec lesquels nous interagissons, et dans lesquels nous évoluons. Nous sommes à 100% responsables de nos relations. C’est parce qu’un professionnel de l’accompagnement est conscient de sa part d’influence sur son client et sur les systèmes dans lesquels évolue son client, qu’il travaille en supervision. Très souvent, nous sommes témoins de symptômes systémiques, sans même nous en apercevoir. J’entends régulièrement des coachs déclarer : « Je l’accompagne depuis "deux ans"… », ou des professionnels du conseil (tous secteurs confondus) rapporter au sujet d’un client : « Un coup il me dit oui, un coup il me dit non, il ne sait pas ce qu’il veut, on n’avance pas… » Ou plus récemment encore, un agent immobilier, au sujet d’un propriétaire : « J’ai déjà organisé 44 visites, et je n’arrive pas à le faire vendre ! » Qu’est-ce que dit du client ET du professionnel, une relation d’accompagnement qui rame et/ou perdure dans le temps ? Qu’est-ce qui appartient au client, et qu’est-ce qui appartient au professionnel qui l’accompagne ? Quels bénéfices y a-t-il, et pour qui, à ce que l’accompagnement patine ? Et ainsi, à ce que la relation demeure ?
09:55 5/16/23
Prendre le temps
Elle évoluait dans une administration publique et subissait le management d’une supérieure hiérarchique qu’elle considérait comme « tyrannique ». Mélanie avait fait appel à mes services pour un accompagnement de type coaching. Elle souhaitait améliorer sa communication et faciliter ses échanges professionnels. Lors d’une séance, elle m’a expliqué qu’elle venait d’être arrêtée quelques jours, qu’elle allait devoir retourner au travail et apporter son arrêt à sa chef. Elle craignait des représailles, et le fait de pleurer dans son bureau. Je choisis une « prescription du symptôme », c’est-à-dire que lui proposai de « pleurer dès qu’elle se sentirait agressée, avant même d’avoir vraiment envie de pleurer ». Elle me regarda, perplexe : « Mais comment est-ce que je vais pleurer, si je n’ai pas vraiment envie de pleurer ? » - « Je ne sais pas comment vous allez faire, mais je me dis que ça vaut le coup de tenter, pour voir ce qu’il se passe. » Le mois suivant, Mélanie était dans une tout autre énergie. Elle était retournée travailler, et avait tapé à la porte de sa cheffe. Au moment de tendre le document mentionnant son arrêt de travail, son interlocutrice avait attaqué. Alors, Mélanie avait fait semblant de pleurer, en plongeant le visage dans ses mains, et en simulant des sanglots. « Et alors ? », lui demandai-je. « Ben alors… elle m’a encore plus gueulé dessus. » - « Et alors ? » - « Ben alors, je me suis dit qu’elle était vraiment folle, et que ce n’était pas de ma faute si elle me faisait pleurer. » Quelque chose dans la perception de Mélanie avait changé. Nos réactions émotionnelles sont souvent symptomatiques des systèmes dans lesquels nous évoluons. La systémique précise qu’il n’y a pas d’œuf, ni de poule. Juste des symptômes visibles à un instant T. Un instant T qui peut durer des années, si nous nous contentons de chercher à camoufler les symptômes… J’ai souvent entendu que l’« on ne quitte pas un poste, mais son manager ». Sachant qu’un dysfonctionnement managérial est souvent lui-même le résultat d’un dysfonctionnement plus large… qu’attendent certaines entreprises pour attaquer la bête de front ? L’image qui me vient est celle d’un lumbago : je peux choisir de consulter un ostéopathe, pour détendre les muscles périphériques à l’origine du mal, et même plus tard quand je n’aurai plus mal, en mode préventif… ou attendre les crises, et me gaver d’anti-inflammatoires pour me soulager… jusqu’à la prochaine. Il y a quelques jours, je discutais avec une naturopathe multiculturelle qui constatait combien les Français sont réticents à la médecine préventive. Elle me disait que nous manquons, selon elle, d’éducation. Je pense aussi que nous manquons d’éducation, et je pense surtout que nous manquons d’amour envers nous-mêmes. Pour prendre soin de soi, il faut avoir envie de se faire du bien. Pour prendre soin de son « soi professionnel » et du soi des individus avec lesquels on travaille, il faut peut-être prendre le temps de reconsidérer notre manière de vivre le travail, nos relations au travail, et nos priorités fondamentales. En 1999, je perdais mon premier grand-père. Il était malade, à l’hôpital, assis sur son lit. Ce jour-là, il m’a fait l’un des plus beaux cadeaux qu’il m’ait jamais fait. Il a dit : « J’ai passé toute ma vie à travailler, comme un fou… pour quoi ? » J’avais 20 ans, et ses mots m’accompagnent tous les jours. Ils me ramènent à l’essentiel : vivre. Et vivre, pour moi, c’est vivre en relation avec les gens que j’aime. Et c’est aimer – le plus souvent possible – les personnes que je croise dans ma vie. Comment peut-on encore, en 2023, accepter de laisser pourrir des situations, des relations, au sein d’entreprises affichant de « vraies » valeurs ? Attendre un turn over, un burn out, ou pire, un suicide, pour prendre le temps de s’arrêter et de chercher à comprendre et à solutionner ?
09:43 5/2/23
Processus et changement
Aujourd’hui je choisis d’écrire à partir de ma douleur. Je suis coincée du dos, comme il m’arrive souvent. Les jours passent et je dois bientôt diffuser mon prochain podcast. Je n’ai toujours rien, et c’est la première fois depuis le début de cette nouvelle aventure créative. Je me suis posée devant mon ordinateur pour écrire, à maintes reprises, mais rien n’est venu. Ou si, des mots, phrases, mais dictés par mon mental, par ma tête qui sait que je dois et veux écrire. Si je ne suis pas dans le flow et la créativité instantanée, que dois-je faire ? Plusieurs options s’offrent à moi aujourd’hui. La première : rédiger coûte que coûte et juste faire le job, le temps de retrouver mon inspiration. Mais cette option ne sonne pas juste pour moi. Une autre option consisterait à lâcher-prise –dans le sens commun du terme–, et à attendre mardi. Si je n’ai rien au moment de la publication, je pourrai annoncer que je m’octroie une pause, tout simplement. C’est bien, aussi, de s’écouter et de se ficher la paix. Ou alors, je pourrais m’octroyer une pause, mais ne rien annoncer ; avec un peu de chance, personne ne s’en apercevra. Il y a quand même quelque chose qui me chiffonne dans cette idée. J’ai annoncé en janvier un épisode tous les quinze jours. Quid du processus ? Faire péter le processus, c’est selon moi s’empêcher de constater que quelque chose n’est pas complètement aligné. Bien sûr, une urgence peut toujours se présenter, et « à l’impossible nul n’est tenu », mais si je peux utiliser mes mains et ma tête, où se situe l’équilibre entre rigidité du cadre et abandon ? Si j’observe la situation sous le prisme du lâcher-prise tel que je le définis dans ma pratique, je me rends compte que le lâcher-prise ne se situe pas dans le fait de lâcher le processus, mais dans celui de lâcher le contenu au sein du processus. C’est-à-dire, de ne pas m’accrocher à la structure de mon podcast et à m’y tenir coûte que coûte, mais de m’autoriser à laisser émerger à partir de ce qui est, au sein du cadre imposé. En tant que coach et superviseur, je confirme que le cadre du processus est le point d’attention à garder en tête, pour donner une chance au contenu d’émerger sous une forme nouvelle. Ce contenu ne doit pas être maîtrisé, ou calqué sur ce qui a déjà marché par le passé. Si le cadre du processus est sécuritaire en ce qu’il est fixe – mais pas figé –, le contenu, lui, est changeant. Et si on le laisse émerger au sein de ce cadre fixe, alors il apparaît comme juste et harmonieux. Pars forcément parfait, mais juste, en ce qu’il prend en compte un maximum d’informations révélées par le cadre. Carl Gustav Jung a d’ailleurs affirmé : « Il vaut mieux être complet que parfait. » Le cadre fixe du processus m’invite à observer que quelque chose est en train de bouger. Il agit comme une loupe grossissante qui donne à voir ce qui est. Exactement comme le processus de coaching ou de supervision. Je suis d’avis que le changement recherché par les personnes qui font appel à un coach, est déjà présent au moment où elles nous contactent. Nous sommes juste des passeurs qui permettent à l’individu concerné d’observer ce changement en conscience, et d’identifier les actions à mettre en place pour l’intégrer et se l’approprier avec fluidité. Je suis d’avis qu’un coach qui s’engage dans un travail de supervision, est conscient de ce mouvement perpétuel. Il sait qu’au contact des systèmes qu’il accompagne, il vivra à son tour les symptômes du changement, entre résistances et responsabilisation. L’objectif d’un travail de supervision, comme de coaching, n’est d’ailleurs pas de toujours faire ce qu’il faut, mais de faire en conscience, dans une intention de respect et de fluidité du vécu des individus concernés, comme de soi-même. Ce qui n’exclut pas forcément résistances, tensions et douleurs parfois, mais redonne à ces dernières leur place, pour une appréhension du réel complète, plus que parfaite.
08:56 4/18/23
La supervision, à quoi bon ?
Un coach « réfractaire » à une supervision régulière a fait appel à moi parce qu’il était en difficulté avec une cliente en résistance. L'accompagnement ramait, et il était pressé, il fallait qu’il débloque vite la situation. Et j’étais prévenue : il s’agirait d’un one shot, parce qu’il ne supportait pas l’idée que l’on puisse lui imposer de la supervision. Le jour J, devant ma penderie, j’ai saisi un chemisier rouge. J’ai rapidement fait le lien entre cette couleur – que je ne porte jamais en séance ou en animation –, et le coach que je m’apprêtais à recevoir. Selon le modèle du 4Colors, le rouge est la couleur de l’extraversion, de l’action, de la rapidité, voire de l’urgence : il faut que ça avance, vite, et pas de chichis. J’ai pensé que cette couleur représentait bien le caractère de mon supervisé. Et moi, je suis tout l’inverse. Devant ce que je pressentais comme un reflet systémique, je me suis demandée : « Tu te synchronises ou tu restes toi-même ? » J’ai fait le choix de rester moi-même. « Je porterai du noir, puisque c’est une couleur dans laquelle je me sens bien. » Tout en gardant à l’esprit cette problématique identitaire. Une fois assis, il a posé son ordinateur sur la table pour me montrer ses prises de notes. Il a tiré sa chaise vers la table, face à son écran. J’ai d’abord eu le réflexe d’avancer ma chaise pour le rejoindre, puis je me suis ravisée. Je lui ai simplement fait remarquer qu’il était assis face à son ordinateur, attablé, et qu’il m’invitait à être focus sur le contenu de son accompagnement. Et qu’ainsi, il me semblait perdre le lien avec lui. J’ai émis l’hypothèse que le blocage qu’il constatait avec sa cliente pouvait être dû à un manque de relation entre eux. À sa confirmation, je l’ai invité à se positionner de nouveau face à moi et à oublier ses notes. Nous avons échangé. Et j’ai de nouveau exprimé ma difficulté à me sentir en relation avec lui dans l’instant présent, malgré notre face-à-face. Il a confirmé, encore. Mais il était happé par son envie de résoudre, de trouver des leviers, de comprendre ce qui coinçait. Il était pressé. Après quelques échanges, il a formulé l’idée qu’il n’arrivait pas à conduire des séances avec elle comme il le faisait avec ses autres clients, parce qu’il avait peur de la brusquer. Il parvenait à comprendre ce biais, mais je sentais qu’il ne trouvait pas là ses réponses, qu’il ne sortait pas de la boîte. Alors je l’ai invité à se lever avec moi. Je lui ai tendu mes mains et il m’a donné les siennes. Nous nous sommes regardés dans les yeux, longtemps. Et enfin, nous étions ensemble. Je lui ai dit que je faisais les choses à ma manière, parce qu’il n’y a que comme ça que je peux libérer ma pleine puissance de superviseure et de coach. Il a été touché, ses yeux brillait, et un léger sourire se dessinait sur nos visages. Soudain, il a pleuré. Il a exprimé le fait qu’il vivait une période très difficile dans sa vie, et qu’il se sentait seul. Il avait honte de pleurer, de donner à voir sa vulnérabilité… et c’est peut-être pour ça qu’il n’était pas allé chercher la vulnérabilité de sa cliente. Spontanément, je l’ai pris dans mes bras. Un élan du cœur. Si on ne se reconnecte pas à notre humanité dans ces moments-là, quand le faisons-nous ? Il s’est remis à parler, et petit à petit, j’ai senti l’énergie circuler de nouveau. Des frissons, comme à chaque fois où mon client touche le point juste (dans le sens de justesse). Il était reconnecté à sa pleine puissance. Il me parlait de ce qu’il allait mettre en place lors de leur prochaine séance. La créativité battait son plein. Il comprenait qu’il n’avait pas osé aller au cœur du problème avec elle. Il était resté à la surface, par peur de la chambouler, dans une période où lui-même était chamboulé. Mais de quoi a peur le coach, quand il se tient aux côtés de son client, au sein du cadre de sécurité qu’il a défini à partir de ses propres compétences ?
09:16 4/4/23
Des outils et des Hommes
J'animais une formation de deux jours à destination d’un groupe de formateurs à qui j’avais pour mission de transmettre quelques outils du théâtre d’improvisation pour qu'ils puissent créer leurs propres modules de formation et leurs propres activités à partir de ces mêmes outils. Un participant a très vite déclaré qu’il souhaitait utiliser le théâtre d’improvisation dans ses formations, mais que s’il fallait faire du théâtre ou improviser, il ne participerait pas, car il n’aimait pas se donner en public. J’ai exprimé mes doutes quant à la pertinence de vouloir utiliser le théâtre d’improvisation en tant que formateur, sans jamais s’y être lui-même confronté. Il a rétorqué qu’il faisait déjà faire des exercices de mise en situation aux personnes qu’il formait, et qu’il n’avait aucun problème avec ça. « Bien sûr… », ai-je répondu, « … faire faire aux autres, ce n’est pas un problème. Mais toucher au cœur d’une discipline, et en retirer toute l’essence, pour accompagner l’autre dans sa propre exploration, il me semble que c’est différent. » Pendant deux jours, celui que j’appellerai Etienne, a joué et ri à gorge déployée. Il a effectué toutes les activités proposées sans sourciller, et s’est progressivement approprié les outils et méthodes que je leur présentais. Le débriefing final a confirmé qu’il s’était régalé : il avait le sentiment de s’être dépassé lui-même, d’avoir compris l’intérêt de vivre avant même de faire-vivre, et se sentait prêt à transmettre ce qu’il avait appris. Je pense que l’outil n’est qu’un support. Souvent, combien de sollicitations de coachs, formateurs, et facilitateurs à la recherche d’un exercice, d’un jeu, d’une activité à utiliser en guise d’icebreaker ou d’inclusion, par exemple ? Comme s’il fallait varier, innover sans cesse, surprendre… Parce que le monde tourne vite autour de nous, il nous apprend que les gens se lassent, que la nouveauté fait vendre, que c’est génial de se diversifier, encore et encore. Peut-être même que certains accompagnants nourrissent la croyance qu’ils doivent se démarquer, et que c’est grâce à l’outil qu’ils feront la différence ? Parfois, si l’on interroge le professionnel de l’accompagnement, on se rendra compte que cette chasse à l’outil parle de lui, certes, mais aussi du système de son client. Que la demande de varier les approches et les contenus soit explicite ou non, il est encore question ici de notre croyance que c’est le contenu qui fait l’intérêt. Or, le contenu d’une formation est selon moi un support qui va permettre d’identifier des besoins précis. J’aime l’idée d’utiliser l’outil comme une invitation à explorer nos systèmes à un instant donné. Il est peut-être de notre devoir à nous, professionnels de l’accompagnement, de ne pas faire de nos outils des produits de consommation supplémentaires. De les considérer comme des excuses pour arrêter le temps et cette course infernale au faire qui happe nos organisations. D’oser parfois ne pas en utiliser, peut-être, pour laisser juste émerger ce qui est : le vide face au non-outil, l’impression de perdre son temps dans la non-fabrication, le malaise dans la relation… tout autant de phénomènes qui parlent de chacun d’entre nous, certes, mais aussi de l’immense siphon dans lesquels nous évoluons, et de notre difficulté à juste être et ressentir l’instant sans attente de faire plus que d’être vivants.
09:45 3/21/23
Des processus bien parallèles
Un jour, l'une des coachs que je supervise m’avait confié son souhait de réfléchir à une activité créative à proposer à l’un de ses clients pour débloquer l’accompagnement. Nous avons d’abord échangé sur les hypothèses des origines de ce blocage. Au bout de quelques minutes, nous sommes arrivées à l’impasse, c’est-à-dire au point de résistance que nous touchions par reflet systémique. Alors je décidais de sortir à tout prix de la bouteille à mouches, peu importe mon choix : le mouvement apporté par le processus parallèle que je m’apprêtais à déclencher serait de toute manière matière à découvertes et à apprentissages. Mon goût pour le lâcher-prise m’aide bien souvent à sauter sans savoir où je vais atterrir. J’aime m’abandonner à la confiance qu’ensemble, entre pairs, nous découvrirons des réponses, quelles qu’elles soient. Qu’il nous suffit de modifier quelque chose au niveau de l’énergie de l’instant pour obtenir un résultat différent, ô combien éclairant. Je l’ai invitée à désigner des objets dans la pièce, et à les nommer en décalé. Dès le premier passage, elle a brillamment réussi. En même temps qu’elle avait joué, mille questions avaient traversé mon esprit. Je lui ai demandé comment elle avait vécu l’expérience, et l'ai invitée à faire des liens avec le cas qu'elle venait d'évoquer. Elle a exprimé le manque de confiance qu’elle percevait chez son client. Et que le simple fait d’avoir joué, lui avait donné l’envie de partager un moment différent avec lui. Alors je lui ai fait part de mes doutes, des questions qui m’avaient traversé l’esprit pendant qu’elle réalisait l’exercice. Et nous avons analysé, à travers les processus parallèles émergents, les points qui nous semblaient importants. L’espace de supervision, en tant qu’échantillon du système du cas client, offre la possibilité d’influer sur ce dernier à travers la puissance d’action retrouvée par le coach. Un jeu inspiré des exercices que nous utilisons en théâtre d’improvisation pour développer les compétences de l’adaptabilité et du lâcher-prise, m’a permis ce jour-là de débloquer par reflet systémique l’énergie coincée en coaching. Mais il m’arrive de proposer d’autres types de « cassures », d’autres portes d’exploration. L’outil n’est qu’une proposition qui mène au point Juste du système dont il est le précieux échantillon, le temps du travail en supervision, coaching ou formation. Il n'a d’intérêt que s’il nous permet d’accéder aux processus en œuvre dans les situations explorées. Les processus parallèles, sont systématiques en supervision, et montrent souvent le bout de leur nez bien avant chaque séance. J’aime capter ces reflets, parce qu’ils sont des informations précieuses sur le Tout des relations et situations que je m'apprête à explorer. J’aime imaginer que notre monde est un hologramme géant, composé d’une infinité de parties, dans lesquelles se reflète ce Tout ; chaque partie se reflétant donc dans chacune des autres parties. Si l’on apprenait aux enfants à goûter la réalité à partir de leurs sens, en tant que petits échantillons aiguisés, alors ils pourraient apprendre à s’émerveiller du vécu de l’autre, aussi visible que dans un miroir et aussi perceptible qu’une caresse. Seulement voilà. On nous apprend dès petits à exister en tant que partie dissociée de cet immense hologramme qu’est le Vivant. Parce que nous sommes tous uniques, différents, nous croyons très tôt que nous sommes nous, et que les autres sont eux, et que les émotions des autres leur appartiennent totalement. Nous restons à distance, nous observons et nous jugeons. Or, chaque individu nous dit quelque chose du système que nous formons à l’instant T. Il dit quelque chose de lui, de nous, et donc de moi. Cette triple lecture du monde me semble aujourd’hui indispensable, à chaque instant. Elle donne de la valeur aux choses et aux êtres, à la fois spécifiques, particuliers, et tellement proches. 
09:23 3/7/23
Un bougon en formation
Lors d'une formation à l’Ecoute Active de deux jours, un participant montrait des signes d'opposition et de résistance. À chaque proposition d’activité, il affichait ouvertement son agacement. Alors, je l’invitais à exprimer son point de vue, et une fois terminé, je m’en remettais au groupe. Spontanément, les participants remarquaient : « En fait, vous dites la même chose, mais de manière différente. » Mon objectif n’était pas d’avoir raison, d’entrer dans ce jeu de pouvoir qui m’était – consciemment, ou non – proposé. Mais de comprendre ce qui engendrait chez lui cette résistance. En tant que formatrice, je suis payée pour créer les conditions propices à l’apprentissage. Ces conditions composent le cadre relationnel, ou cadre de fonctionnement commun. Si nous sommes tous ici ensemble, nous formons un Tout, le temps de notre rencontre. Et nous en sommes tous responsables. Comment chacun peut-il respecter ce Tout relationnel, de sorte que le Tout nourrisse les attentes de chacun, dans le respect du cadre global de la formation ? L’autre point complémentaire, est le travail d’exploration des attentes et non-attentes de chacun vis-à-vis de la formation. Au sein du cadre relationnel co-défini, chacun doit définir ou redéfinir le sens de sa présence : « Que puis-je retirer de ces deux journées, au-delà des méthodes et des outils ? » Il est une autre phase délicate de responsabilisation et d’appropriation par l’ensemble des stagiaires. Dans le cas de Didier, je n’avais pas creusé suffisamment tôt les signaux de non adhésion au processus d’appropriation. Je terminai donc la première journée de formation à l’Ecoute Active avec le sentiment de ne pas avoir réussi à intégrer notre bougon. Je me suis donnée pour objectif de remonter le lendemain à la cause de cette tension. Le lendemain, j’étais prête à bondir. J’ai invité les participants à se lever pour une inclusion à base d’improvisation et de lâcher-prise. Il a soufflé. Alors, j’ai relevé : « Tu souffles, Didier ? » - « Non, mais c’est bon, vas-y… », m’a-t-il répondu. – « Je n’ai pas envie d’y aller, non. J’aimerais bien savoir pourquoi tu souffles. » La tension était palpable. Il a rétorqué : « Non mais c’est bon, fais ton truc… » J’ai fait un pas en avant dans le cercle, face à lui. A l’intérieur, je ressentais le nœud de tension à son paroxysme. Alors j’ai exposé les faits ; j’ai exprimé mes émotions et mes ressentis, et j’y suis allée à fond. Au point d’avoir les larmes aux yeux, parce que j’étais profondément touchée par son comportement et ce que j’en percevais. Je me suis exprimée de manière spontanée : ça sortait du cœur. J’étais triste pour lui, en fait. De le voir enfermé dans ses résistances… quel gâchis. J’ai terminé par un : « Tu pourrais être une mine d’or pour nous tous, Didier. » J’avais clairement plombé l’ambiance. Mais à ce moment-là, il a levé les yeux et m’a regardée. lui parlais à partir de mon cœur, ici et maintenant. Et visiblement, mes mots se sont frayé un chemin jusqu’au sien, et ont ouvert une brèche, enfin. Il a répondu qu’il ne pensait pas que son comportement pouvait avoir un impact sur le groupe. Qu’il n’avait rien contre moi, mais qu’il n’avait pas demandé à faire cette formation. Qu’il était à 3 ans de la retraite, et qu’il n’avait pas besoin d’Ecoute Active… Il était donc là, son point sensible : une formation « obligatoire », ok, mais surtout dans une promo de « jeuns », à deux pas de la retraite… avec tout ce que cela implique en termes de changements dans une vie… en termes de deuils. Ceci dit, l’abcès était percé. A partir de ce moment-là, Didier s’est impliqué dans les mises en situations qui composaient le cœur de cette seconde journée. Il débriefait les mises en situations, au point que je n’avais parfois plus rien à ajouter. Bref, il occupait enfin sa place, au service du Tout, de chacun et de lui-même. Il était enfin reconnu par ses pairs comme un expert ; car l’âge et l’expérience n’ont décidément pas de prix.
11:22 2/21/23
Improvisation et lâcher-prise
A l'occasion d'une demi-journée de séminaire d’équipe dont l'objectif était de partager tous ensemble une expérience différente, originale et fun, et d’en retirer « quelque chose », j'ai proposé l'atelier "Lâchez prise ! Ou pas", qui me permet, à travers la découverte de cet ingrédient essentiel à l’improvisation qu’est le lâcher-prise, de visiter les dites compétences au niveau individuel, relationnel et systémique. Le manager avait pensé au théâtre d’improvisation parce qu’il souhaitait challenger ses collaborateurs au niveau des compétences requises par cette discipline : adaptabilité, ouverture, intégration des idées des autres, souplesse... Je les ai invités à se positionner en cercle, épaule contre épaule, et à fermer les yeux pour réciter l’alphabet dans un ordre aléatoire, sans que jamais deux personnes ne parlent en même temps : ils allaient vite, sans tenir compte des autres, et ont dû recommencer l’exercice un grand nombre de fois. Quand je leur ai demandé de respirer pour se détendre et d'élargir leur écoute à l’ensemble du système, comme s’ils ne formaient qu’une seule entité organique, leurs respirations se sont synchronisées… ils ont enfin lâché le contrôle et le mental, et ont pu réciter l’alphabet de A à Z, sans que jamais aucune voix ne viennent se superposer à une autre. Ils avaient gagné. À chaque fois que je propose ce jeu à une équipe qui parvient à réaliser l'exercice, il se met en place un rythme énergétique régulier, qui cadence le jeu et permet à chacun de savoir à quel moment précis il doit s’exprimer. Les jeux que j’utilise dans mes accompagnements, qu’ils soient collectifs ou individuels, sont inspirés des exercices que nous utilisons en tant que comédiens d’improvisation avant un spectacle. Ils nous permettent de mobiliser les compétences dont nous allons avoir besoin pour co-construire des saynètes, sans s’être concertés au préalable : présence ; accueil, grâce à l’écoute des autres et de soi ; et enfin, capacité à proposer à partir de soi et de notre relation aux autres, au service du Tout. Les jeux utilisés par les comédiens d’improvisation et basés sur le lâcher-prise, permettent de développer nos capacités à nous immerger dans une action en lâchant notre mental, pour fonctionner de manière plus spontanée et plus instinctive. Nous sommes alors en capacité de répondre de manière juste à ce qui est train de se dérouler sur scène à l’instant T. Nous jouons au service de nos partenaires et au service du tout, sans même avoir à réfléchir. Nous sommes dans le flow, théorisé par Mihaly Csikszentmihalyi dans son livre Vivre, la psychologie du Bonheur. En coaching, supervision et formation, le lâcher-prise n’est pas une fin en soi. Il invite les participants à explorer leur rapport à un processus donné, et à observer leur capacité à lâcher prise au sein de ce processus, ou pas. De là, à établir des liens avec leur quotidien professionnel, et avec des situations problématiques précises. Ces explorations permettent d’exprimer des croyances, des valeurs, et d’identifier des comportements qui potentiellement engendrent la difficulté exprimée dans une situation donnée. Ensuite, de définir ce qui pourrait être mis en œuvre pour améliorer la situation de départ. Le lâcher-prise n’est pas une fin en soi. Il est une invitation à explorer l’existant à partir de nos sens, pour compléter notre perception du réel et y apporter, le cas échéant, de nouvelles réponses. L’utilisation du corps et des ressentis favorise le déplacement de l’attention et du regard. Il permet d’accéder rapidement à une méta-position, indispensable aux changements de paradigme. 
10:38 2/7/23
Jamais trop sensible
Etre sensible, c’est percevoir le monde via une multiplicité de canaux (cognitif, sensoriel, émotionnel, énergétique). C’est ressentir le réel dans son corps, au point de bugger parfois, de ne plus parvenir à structurer sa pensée. Parmi les personnalités considérées comme particulièrement sensibles par la littérature, on cite communément les Hypersensibles ou Ultra-sensibles, et les Hauts Potentiels, appelés aussi Doués, Surdoués, Surefficients, Philo-cognitifs, Emotifs talentueux, Zèbres… – la liste est loin d’être exhaustive –. Je ne rentrerai pas ici dans l’énumération des caractéristiques des personnalités ultra-sensibles ou à haut potentiel, car la littérature en regorge. Au sujet des HP, ma vision rejoint celle décrite par Cécile Bost dans son livre : Être un adulte surdoué. Je ne rentrerai pas non plus dans le débat opposant les approches quantitatives et qualitatives dont font mention Sophie Brasseur et Catherine Cuche dans leur article Le Haut Potentiel en question. Sensibles, nous le sommes tous. Certains plus que d’autre, peut-être, au point de ne pas parvenir à squeezer les ressentis du corps au profit de l’intellect. Sensibles, tels des éponges, capables de révéler ce qui est, parfois malgré eux, en tant que capteurs intuitifs et subtils. Il suffit juste, peut-être d’oser ressentir. Même si on lui reconnaît des avantages de plus en plus valorisés dans notre société, la sensibilité est souvent synonyme de « fragilité » ou de « faiblesse ». Nous avons encore du chemin à parcourir. C’est normal, parce qu’elle nous chamboule et nous renvoie à ce qu’on ne peut pas maîtriser. Elle nous renvoie à notre vulnérabilité et à notre impuissance. Il suffit d’ailleurs d’observer comment les symptômes d’une (trop ?) grande sensibilité sont souvent considérées comme étant le problème, alors qu’ils sont généralement liés au fonctionnement du système au sein duquel ils s’expriment, ou en tout cas, à l’interaction entre un individu, porteur du symptôme, et le système au sein duquel il évolue. C’est comme cet enfant, que l’on amène chez le psy parce qu’il fait pipi au lit la nuit… comme si le problème, venait de lui. La sensibilité n’est pas que génératrice de difficultés. Ce qui est perçu comme une difficulté, peut aussi devenir une information précieuse et aidante à la compréhension d’un système à l’instant T. La sensibilité, aussi ultra- ou hyper- soit-elle, apparaît avant tout comme un capteur des informations révélées par le sensible. Et si l’on en croit la finesse des perceptions émotionnelle et énergétique, alors considérons ces informations comme précieuses. Jamais trop sensible, non. Car nos sensibilités sont précieuses et peuvent représenter de réels atouts, que l’on soit un professionnel de l’accompagnement, ou non. Il est selon moi important de les valoriser, et pour cela, de s’autoriser à évoluer dans des systèmes où elles ont entièrement leur place. Parfois trop sensible, oui… en ce qu’une très grande sensibilité peut faire souffrir, mentalement et physiquement, et couper le sujet du reste du monde. J’aborderai cette question dans un futur épisode… Quoi qu’il en soit, il important est selon moi de valoriser nos sensibilités en s’autorisant à évoluer dans des systèmes où elles ont entièrement leur place, tout en contribuant à nourrir une pensée sociétale plus complète et plus souple, capable d’intégrer le différent, l’unique et l’inconnu.
09:58 1/24/23
Monde sensible : le projet
Nous avons pour habitude d’utiliser soit notre tête, soit notre corps. Or, les activités qui nous invitent à faire coexister les deux dimensions en même temps, nous permettent de placer notre sensibilité au service de notre intelligence cognitive. Laisser place aux ressentis du corps et aux sensations comporte toutefois un risque : celui de laisser émerger nos émotions, et de nous reconnecter à notre vulnérabilité. Je suis convaincue que l’intelligence d’un individu ne se limite pas à sa tête, même si le sensible n’est pas toujours valorisé dans nos systèmes traditionnels. Le mot « intelligence » vient du latin intelligentia, qui désigne l’« intelligence », bien sûr, mais en tant que « faculté de percevoir » et de « comprendre ». Elle consiste à « lire, cueillir, choisir » les éléments du réel pour comprendre le monde à partir de soi. Tout ce qui nous permet de lire le monde est donc « intelligence ». En donnant à ce podcast le titre de Monde sensible, j’ai souhaité réhabiliter le monde des sensations, des ressentis, de la subjectivité. Ce monde perceptible à travers les « sens », donc palpable et bien réel, mais changeant, libre et imprévisible. Un monde qui n’exclut pas les idées et les concepts, mais les teinte de nuances, de souplesse et d’ouverture. En choisissant le titre de Monde sensible, j’ai souhaité rendre hommage à « ce qui peut être ressenti » et donc à la sensibilité, dans le sens de « faculté de sentir ». Sachant que le mot « sensibilité » a aussi pour sens « signification », le « sensible » est selon moi ce qui permet de capter le sens. Je considère le ressenti, bien que subjectif, témoin d’une réalité qui, même si unique parfois, a toute sa place et sa légitimité, tout autant que la réalité identifiable et mesurable, reconnue par tous. Et pourtant, le Monde sensible est décrié depuis l’Antiquité, et désigné par la pensée scientifique de forme dégradée et inférieure du monde « vrai », le Monde intelligible. Il désigne, depuis Platon, le monde des sensations : terrestre, mouvant, éphémère et subjectif ; relié à la sphère du désir et de la passion, et bien éloigné de la raison. Face à lui, le monde intelligible : monde de la raison, de la réalité fixe et immuable créée par Dieu d’abord, puis validée et soutenue par les sciences. Il n’est pas question de suprématie d’un monde sur l’autre. Selon moi, raison et sensible sont complémentaires et indissociables. Si la réalité n’était que constituée de faits et de visible validés par tous, alors il n’existerait qu’une seule réalité. Or, quand nous avons la capacité de ressentir le monde, quand nous percevons la réalité « palpable », et que nous sommes aussi en mesure de la « palper » par des canaux sensoriels émotionnels ou énergétiques, alors il est difficile de se limiter au visible. Cette capacité à capter l’invisible, c’est la sensibilité, qui est bien réelle, puisqu’elle se base sur nos « sens », mais qui est à la fois subjective, spécifique, mouvante et insaisissable. Parce qu’elle ne peut pas être fixée, parce qu’elle est incertaine, elle fait peur. Protégeons-nous derrière nos certitudes ! Je souhaite, grâce à ce podcast composé d’autant d’espaces-temps de témoignages et de partages, donner à voir le déploiement de personnalités sensibles à un instant T, le temps d’une séance de coaching, de supervision, d’un module de formation ou d’une simple interaction. Je souhaite que chacun puisse, s’il en ressent le besoin, se réconcilier avec son fonctionnement spécifique, jusqu’à affirmer sa manière toute particulière d’appréhender le réel, de comprendre et d’exprimer le monde. D’occuper enfin sa juste place, pour que le Monde sensible puisse venir nourrir et complexifier la pensée cognitive, trop souvent souveraine à mon goût. Pour un monde moins binaire, moins exclusif, moins rigide, moins catégorique, peut-être. Prêt à intégrer davantage le différent, l’incertain et l’imprévu.
09:48 1/10/23

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